Sommes-nous tous anthropophages ?

1 MAI 2016 | PAR DAVID LAFLAMME

« Rousseau voyait l’origine de la vie sociale dans le sentiment qui nous pousse à nous identifier à autrui. Après tout, le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger ». Claude Lévi Strauss [1]

Francisco Goya, Saturne dévorant un de ses fils, (1819-1823)

Francisco Goya, Saturne dévorant un de ses fils, (1819-1823)

La question qui intitule cet article a surement de quoi en faire rire plusieurs. Rares sont ceux qui se considèrent comme anthropophages ou même potentiellement anthropophages. Or, l’histoire l’a maintes fois prouvé, notre espèce peut, dans certains contextes matériels ou culturels, se cannibaliser.

Le titre de cet article vous en rappelle peut-être un autre d’un certain Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales. Cette ressemblance n’est pas fortuite. C’est en suivant le chemin tracé par Levi-Strauss que nous allons explorer notre identité anthropophage, mais d’abord, faisons un peu de rangement étymologique.

En premier lieu, il faut savoir qu’anthropophage et cannibale ne sont pas vraiment des synonymes, même s’il existe un fort chevauchement sémantique entre les deux mots. Cannibale est plutôt synonyme d’allélophage, c’est à dire, à la manducation de son semblable. Ainsi une souris patagonienne peut être cannibale sans être anthropophage et un lion mangeant de l’Homme est anthropophage sans être cannibale.

Kessel le Vieux, Jan van (1626-1679) Peinture sur cuivre.

Kessel le Vieux, Jan van (1626-1679) Peinture sur cuivre.

Le mot cannibale est apparu à la fin du XVe siècle en référence aux populations habitant les îles des Caraïbes, les Cariba, qui devinrent en quelques années les cannibales. Par extension l’on donna ce nom « … à tout groupe dont la sauvagerie permettait de les assimiler à des mangeurs d’Hommes ». [2]

Pour éclairer davantage cette étymologie, citons l’historien Vincent Vandenberg qui soulève la question de la limite sémantique d’anthropophagie. « Ce n’est en effet pas – seulement – une certaine idée de l’humain qui est mangée, mais bien des matières on ne peut plus prosaïques. […] ce qui constitue, plus ou moins durablement, un être humain : chair évidemment, sous forme de muscles, de peau, de graisse, de matières cérébrales, mais aussi sang, os et de multiples fluides corporels tels que le sperme et l’urine, ou encore cheveux, ongles et pourquoi pas aussi peaux mortes et crottes de nez ? Sur quelle base, en effet, limiterait-on l’Homme à ses constituants et/ou produits nobles? L’anthropophagie se rapproche dès lors du quotidien de chacun. […] la tétée est cannibale et le futur de l’exploration spatiale se bâtit sur le recyclage non moins anthropophagique des émissions corporelles des spationautes…». L’historien conclut en rappelant que ce type d’interprétations extrêmement larges de la notion d’anthropophagie lui fait perdre son essence et qu’il est ainsi préférable de les éviter. [3]

Traditionnellement, les types d’anthropophagie se divisent en deux grandes catégories. La première est l’endocannibalisme, c’est à dire, la consommation d’un individu appartenant au même groupe que le cannibale. Cette pratique consiste à « …consommer en grande ou très petite quantité, à l’état frais, putréfié ou momifié, la chair soit crue, soit cuite ou carbonisée de parents défunts ». L’on compte parmi les motivations de l’endocannibalisme, la volonté d’offrir un tombeau convenable, l’affection pour le mort ou un esprit de renouvellement du groupe et de fertilité. Les Indiens Yanomami consomment encore aujourd’hui les os préalablement pilés de leurs morts. [4]

La deuxième catégorie est l’exocannibalisme, la consommation d’un individu en dehors du groupe du cannibale. Parallèlement à cette dichotomie existent plusieurs types d’anthropophagies. Vincent Vandenberg en donne une liste non exhaustive. [5]

Cannibalisme de survie Pratiqué dans des conditions de détresse ali­mentaire extrême, à caractère exceptionnel et non coutumier.
Cannibalisme psychopathologique Apparaissant régulièrement dans les médias et concernant des individus atteints de pulsions cannibales, fréquemment en lien avec une activité meurtrière.
Cannibalisme médical Impliquant l’absorption de substances humaines dans un but curatif.
Auto-cannibalisme Désignant la consommation par une personne de parties ou substances issues de son propre corps.
Cannibalisme sacrificiel Dont la victime fait l’objet de rites sacrificiels parfois très élaborés avant d’être mise à mort et consommée.
Cannibalisme involontaire Cas dans lequel le cannibale n’est pas conscient de manger de la chair ou des substances humaines.
Cannibalisme funéraire Impliquant la consommation d’un proche ou allié défunt.
Cannibalisme guerrier Impliquant la consommation d’un ennemi tué au combat.

Maintenant que l’éventail anthropophage est un peu plus clair. Il est temps d’essayer de répondre à la question contenue dans l’intitulé de cet article. Est-ce que l’homo sapiens est naturellement allélophage et si oui, dans quel contexte?

Anthropophagie, entre nature et culture

Comme tous les êtres vivants, les homo sapiens doivent trouver les ressources nécessaires à la conservation de leurs vies au sein de leurs milieux. Avantageusement, l’Homme est omnivore, ce qui lui permet de s’alimenter d’une immense variété d’aliments. Or, il est important de constater que cet omnivorisme est bridé par la culture. L’on ne mange pas dans une société donnée, n’importe quoi, ni n’importe comment ni avec n’importe qui.

Le philosophe Patrick Tort fait remarquer que

Page de titre de la première édition de la Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe. (1871)

Page de titre de la première édition de la Filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe. (1871)

dans La filiation de l’Homme (1871), Charles Darwin, en rattachant l’homme à sa phylogénie animale, « …naturalise simultanément le fait que ce consommateur d’animaux sauvages, puis domestiques, ait pu parfois choisir aussi son semblable comme ressource alimentaire, ainsi que le font du reste bien d’autres animaux cannibales ». [6] Pour Darwin la sélection naturelle favorise des variations bénéfiques de l’instinct. « … Les instincts sociaux inducteurs de sympathie et de protection des faibles l’emporteront, dans l’édification de la civilisation, sur les instincts guerriers et prédateurs ». [7]

Ainsi dans la conception darwinienne,  « … l’Homme com­mence par exercer sa sympathie, sa reconnaissance du semblable et ses comportements d’aide dans les limites de sa famille ; puis dans les limites de sa tribu ; puis dans les limites de sa nation ; puis il les éten­dra à tous les peuples de toutes les nations et de toutes les races, c’est-à-dire, au-delà de toute barrière artificielle, à l’humanité tout entière ; enfin, à la sphère de tous les êtres sensibles, c’est-à-dire, en principe, à l’animalité tout entière – ultime forme visible de sa famille étendue ». [8]

Par voie de conséquence, la représentation du cannibalisme comme forme de l’élimination de l’autre pourra s’ordonner suivant une échelle évolutive conduisant idéalement de l’endocannibalisme alimentaire avec violence (meurtre et consommation des membres de sa propre famille ou de sa propre tribu), stade le plus primitif car exempt de compassion envers « l’autre » le plus proche, aux formes violentes « extériorisées » (exocannibalisme guerrier envers un « autre » moins proche), puis à la suppression totale du compor­tement prédateur dirigé vers un autre humain (prohibition morale, religieuse, voire politico-juridique au sein de l’état de « civilisation », encore malheureusement combattue, selon Darwin, par les survi­vances des pratiques esclavagistes chez certains « sauvages policés » de l’Occident chrétien). Puis, enfin, à la proscription tendancielle de toute imposition de souffrance à un « être sensible », c’est-à-dire à un autre animal. Darwin considérait ainsi que le sentiment d’humanité envers les animaux était probablement l’une des dernières acquisitions morales. Patrick Tort [9]

———————-

Cette vision assez stimulante de l’histoire du cannibalisme humain, vision qui contribuerait à expliquer la progression des mouvements antispécistes, ne se vérifie toutefois pas historiquement. L’endocanibalisme des nouveau-nés et des enfants existe bel et bien chez les chimpanzés, mais il est presque systématiquement le fait des singes ayant une agressivité beaucoup plus élevé que la normale et dans des contextes de surpopulation. Or, la surpopulation n’est qu’un problème relativement récent chez l’homo sapiens. Au paléolithique, un territoire grand comme la France n’aurait contenu que cinq à dix mille individus. À cela, il faut ajouter qu’il y avait un évitement de l’inceste. Pour le socioanthropologue Georges  Guille-Escuret, «…la sélection naturelle ne saurait avoir conforté les groupes qui tapaient le plus fort sur leurs voisins, mais ceux qui avaient appris à s’allier avec eux pour échanger des partenaires sexuels. […] L’anthropophagie n’a pas pu être régulière et soutenue sous la forme d’agressions intraspécifiques : un endocannibalisme non meurtrier demeure le seul usage crédible sur le long terme ». C’est d’ailleurs ce type d’endocannibalisme qui est mentionné par les populations chasseurs-cueilleurs en Australie ou en Amazo­nie chez lesquelles des enfants pouvaient être mangés pour faciliter la survie du groupe.  [10]

Ainsi l’Homme a-t-il toujours mangé de l’Homme, mais cela fut un phénomène assez rare, et encore plus rarement une activité de prédation alimentaire. C’est donc dire que d’un point de vue historique, l’Homme aurait surtout été un vautour pour l’Homme (et non pas un loup). Ce qui peut paraitre encore plus surprenant, c’est que selon l’anthropologue Mondher Kilani, la prédation cannibale est encore bien présente de nos jours (si ce n’est plus que durant les époques antérieures).

Cannibalisme au 21e siècle

Il serait normal de s’attendre à ce que cette section du texte parle de la consommation de placentas par les stars hollywoodiennes, ou encore d’artiste contemporain qui mange leur hanche ou un foetus humain, mais il n’en est rien. À l’aide de la définition que Claude Lévi Strauss fait du cannibalisme, beaucoup plus large que celle donnée au début de ce texte, l’on constate que le cannibalisme médical (et même de prédation) est omniprésent à notre époque.

« Quelle différence essentielle y a-t-il entre la voie orale et la voie sanguine, entre l’ingestion et l’injection, pour introduire dans un organisme un peu de la substance d’autrui ? Certains diront que c’est l’appétit bestial pour la chair humaine qui rend le canniba­lisme horrible […]La différence qu’on serait tenté de faire entre une coutume barbare et superstitieuse d’une part, une pratique fondée sur le savoir scientifique d’autre part, ne serait guère probante elle non plus. Maints emplois de substances tirées du corps humain, scientifiques aux yeux d’anciennes pharmacopées, sont des superstitions pour nous ». [11Claude Lévi Strauss

Pour Claude Lévi Strauss, le cannibalisme revient toujours à introduire volontairement, dans le corps d’être humain, des parties ou des substances provenant d’autres humains. Une définition que Mondher Kilani partage avec lui. L’anthropologue explique que «…dans plusieurs pays du Tiers Monde, on assiste à un véritable trafic d’organes qui va de la transaction commerciale inégalitaire où le pauvre est dans la nécessité de vendre des parties de son corps pour survivre aux rapts et assassinats en vue de voler les organes sur les cadavres en passant par le prélèvement d’organes sur les prisonniers ou les condamnés à mort ». Pour Mondher Kilani, ces pratiques relèvent directement d’un cannibalisme destructeur, « …sans règles ni morale, où c’est la volonté du plus fort qui prime, soit les lois du marché, le pouvoir répressif, l’échange inégal entre le Nord et le Sud, ou encore le fossé entre les riches et les pauvres … » [12]

En guise de conclusion, il est intéressant de constater que les greffes d’organes impliquent souvent ce que le socioanthropologue David Le Breton appelle des remaniements de l’identité, une forme subtile de greffe imaginaire. « L’élément corporel intégré à la substance du receveur n’est pas indifférent, il est chargé de valeurs et de fantasmes, il est parcelle d’autrui, et soulève la question des limites identitaires, de la frontière entre soi et l’autre, entre la mort et la vie en soi et dans l’autre ».[13] Ce remaniement de l’identité n’est pas sans rappeler le cannibalisme guerrier au cours duquel le vainqueur intègre symboliquement une partie de l’identité de son ennemi en le consommant.

Notes de bas de page

[1] Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, Ed. du Seuil, 2013, p.173

[2] Vincent Vandenberg, De chair et de sang. Images et pratiques du cannibalisme de l’Antiquité au Moyen Âge. Presses universitaire de Rennes/François Rabelais, 2014, p.19

[3] Idem., p.20

[4] Claude Lévi-Strauss, Op. Cit, p.170

[5] Vincent Vandenberg, Op. Cit, p.23-24

[6] Georges  Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme. 1- Proies et captifs en Afrique, PUF, 2010, p.IX

[7] Idem., p.X

[8] Ibidem. 

[9] Idem., p. XI-XII

[10] Idem., p. 112

[11] Claude Lévi-Strauss, Op. Cit, p.168

[12] Mondher Kilari, Le cannibalisme, une catégorie bonne à penser, Études sur la mort 2006, n.129, p.42-43

[13] David Le Breton, La chair à vif, Ed. Métailié, 1992, p.290

∴ 

Bibliographie

∴ Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, Ed. du Seuil, 2013.
∴ Vincent Vandenberg, De chair et de sang. Images et pratiques du cannibalisme de l’Antiquité au Moyen Âge. Presses universitaire de Rennes/François Rabelais, 2014.
∴ Georges  Guille-Escuret, Sociologie comparée du cannibalisme. 1- Proies et captifs en Afrique, PUF, 2010.
∴ Mondher Kilari, Le cannibalisme, une catégorie bonne à penser, Études sur la mort 2006, n.129, p.33-46.
∴ David Le Breton, La chair à vif, Ed. Métailié, 1992.

3 thoughts on “Sommes-nous tous anthropophages ?

  • Mark Collins dit :

    Passionnant sujet !
    Passionnants sujets même, il y en a tellement là-dedans.

    Si je peux me permettre de suggérer quelques lectures complémentaires :

    Sur le sujet de l’échange moderne de parties humaines (organes, sang, etc.)
    http://www.journaldumauss.net/?Le-don-de-sang
    http://classiques.uqac.ca/contemporains/godbout_jacques_t/esprit_du_don/esprit_du_don.html
    (Passage intéressant p. 61 et suivantes ; mais David tu dois le connaître J. Godbout, c’est un compatriote !)

    Sur le sujet de l’anthropophagie rituelle et guerrière à l’époque moderne :
    http://terrain.revues.org/3035

    Excellent article en tout cas ; j’aime particulièrement « manducation de son semblable » comme paraphrase !
    Continuez d’alimenter ce site, c’est toujours un plaisir de te lire, toi et tes collègues.
    La bise, à toi et à Dorsaf.
    Mark.

    • David Laflamme dit :

      Merci Mark pour toutes ces suggestions!
      Je connais effectivement M. Godbout.
      Au plaisir de partager un repas avec toi dans pas trop longtemps!

      • Mark Collins dit :

        Oh oui ça serait cool ! Enfin, « partager un repas avec toi », pas « partager toi repas, en repas, avec toi en un repas… eh, enfin toi, non quoi » :)