Une petite histoire de la cuisine à la télévision québécoise. (1952-2012)

6 DÉCEMBRE 2015 | PAR DAVID LAFLAMME

Il est possible de diviser l’histoire de l’offre télévisuelle francophone en matière d’alimentation au Québec en deux grandes périodes. La première période commence avec la création de la première chaine télé en 1952, la chaine publique de La Télévision de Radio-Canada, et dure jusqu’à la fin des années 1990. Elle est caractérisée par une approche informative et éducative de l’alimentaire et s’organise presque exclusivement dans une logique de femme à femme.

Une deuxième phase succède et chevauche partiellement la première. Elle se caractérise par une approche plus récréative de l’alimentation sans nécessairement miser sur les aspects informatifs ou éducatifs. Les animateurs de sexe masculin s’adressant essentiellement à des téléspectatrices et à quelques téléspectateurs deviennent la norme. Finalement, cette deuxième phase est aussi caractérisée par une explosion de l’offre (quantitative) et de la diversité de l’offre (qualitative) télévisuelle en matière d’alimentation. Il faut, finalement, aborder le thème de la publicité alimentaire qui fut, sans aucun doute, l’élément le plus important de l’offre d’informations alimentaires à la télévision depuis l’apparition de ce média et cela, jusqu’à aujourd’hui!

Les éducatrices (1952 – 1998)

Dans les quarante années qui suivent l’apparition de la télévision dans les foyers québécois, l’essentiel de l’offre télévisuelle en matière d’alimentation se présente sous la forme de conseils concernant la large sphère des arts ménagers et des arts de vivre. Ces conseils sont l’apanage des émissions dites d’intérêts féminins.

« Il s’agissait alors d’initier la mère de famille à un ensemble de techniques et de pratiques culinaires plus ou moins sophistiquées, de la catégorie de celles en tout cas lui permettant de varier un peu le menu quotidien de sa famille dans le respect des principes nutritionnels de l’époque. »[1]

La télévision de Radio Canada présente successivement entre 1958 et 1969, Bonjour madame, L’Éternel Féminin, Le Beau Sexe, et Femme d’aujourd’hui. Toutes ces émissions relativement similaires présentaient des rubriques sur la mode, la royauté, la santé, l’alimentation… Elles furent, d’ailleurs, toutes réalisées par Jeanne Quémart et elles avaient toutes comme intervenante principale en matière d’alimentation, Jehane Benoit.[2]

Bonjour Madame, 5 juin 1959, La salade de Jehane Benoît avec Lucien Watier

Madame Benoit, en plus de cuisiner ses recettes durant la chronique, nous explique par exemple qu’« une nourriture bien déterminée a une grande importance pour le développement du corps humain. C’est donc un devoir pour toutes les mères d’apprendre à bien nourrir leur famille »[3]

Le 19 février 1961 est lancée la première chaîne de télévision privée du Québec, Télé-Métropole (maintenant devenue TVA). Cette chaine généraliste va rapidement réunir une plus grande audience que sa concurrente publique.[4]

Télé-Métropole choisira aussi un angle éducationnel et féminin en ce qui concerne son offre en matière d’alimentation. Entre 1970 et 1976, c’est la Soeur Berthe qui présente une émission hebdomadaire sur cette chaine. Cette ancienne professeure d’art culinaire dans une école pour filles y connaitra une grande popularité.[5] Suivront d’autres émissions du même genre telles que Soeur Angèle ou Taillefer et filles.

Il faudra véritablement attendre 1998 et la mise en onde de Ciel, mon Pinard ! à Télé-Québec, animée par Daniel Pinard, pour que la formule voulant qu’une femme donne des conseils à d’autres femmes perde son quasi-monopole du contenu télévisuel en matière d’alimentation.

Toutefois, le modèle des éducatrices n’a pas disparu pour autant. En 2011, une émission quotidienne présentée par Clodine Desrochers était, un peu à l’image de Bonjour madame, composée de diverses chroniques d’intérêts féminin et attirait toujours un public considérable. Il est toutefois à noter que dans cette émission, la chronique recette était, depuis la création de l’émission en 1999, presque exclusivement présentée par des hommes.[6]

Les animateurs (1998- 2012)

Ciel, mon Pinard! Marque le début d’un tourbillon ascendant du contenu télévisuel dédié d’alimentation. Martin Picard, Chuck Hugues, Daniel Vézina, Jean Soulard, Normand Laprise, Louis-François Marcotte, Antoine Sicotte, Louis Roy-Potvin, Ricardo Larrivée, autant de chefs/animateurs qui ont eux leur émission sur l’une des chaines de télévision québécoises depuis 10 ans.

Selon le sémiologue Pierre Barrette, c’est l’évolution de la société, de ses modes de consommation et plus spécifiquement, la modification des rapports entre les genres qui sont les causes principales de cette explosion de l’offre télévisuelle alimentaire présentée par des hommes.

« … La mère attentionnée a fait place à la jeune femme moderne, pour qui les plaisirs du palais constituent un élément parmi d’autres – boire du vin, aller au spa, magasiner, voyager, souper au restaurant, etc. – au sein d’un mode de vie (réel ou fantasmé…) généralement hédoniste. C’est ce qui explique en outre que l’animateur contemporain des émissions de cuisine soit neuf fois sur dix un homme, et que son rôle relève d’une stratégie […] de séduction parfaitement cohérente avec le public visé… »[7]

Il faut par contre, rappeler que ce modèle n’a pas le monopole du contenu télévisuel dédié à alimentation. En parallèle, des émissions consacrées à l’alimentation avec un modèle très près de celui des émissions d’affaires publiques telle que La semaine verte (émission traitant des enjeux autour de la production alimentaire) ont fait leurs apparitions. On pense notamment à des émissions telles que l’Épicerie et Mange-Cuisine-Aime. La télé-réalité s’est aussi emparée de l’alimentaire, on peut citer entre autres Les Chefs présenté à Radio Canada.

Une grande quantité de programmation étrangère a été traduite pour être présentée sur les chaines québécoises. Le Québec compte maintenant quatre chaines généralistes qui présentent toutes du contenu concernant l’alimentaire. Des chaines spécialisées payantes, ARTV, Mlle, Canal Vie, CASA et Canal Évasion présentent elles aussi des émissions ayant trait à l’alimentaire. Finalement, Zeste, une chaine entièrement spécialisée sur le thème de l’alimentation a fait son apparition en 2011.

La publicité

Il ne faut finalement pas négliger l’importance de la publicité dans l’offre télévisuelle en matière d’alimentation. La publicité, à la différence des émissions traitant d’alimentation, est imposée aux téléspectateurs à des heures de grande écoute et de ce fait, atteint une bien plus grande tranche de la population.

Les publicités de Kraft ont par exemple marqué nombre de familles québécoises en proposant des recettes faciles composées de produits disponibles dans toutes les épiceries. Ainsi, une omniprésence de ce type de publicité combinée à une grande disponibilité des produits ne peut qu’avoir une influence considérable sur les habitudes alimentaires des téléspectateurs. Dans une publicité de Kraft de 1979, le narrateur nous dit que :

« Pour bien des gens, un sandwich n’est jamais tout à fait complet si l’on n’y met pas une tranche de fromage Kraft […] Un de ces sandwichs pourrait se composer d’une tranche de fromage Kraft déposée sur du pain tartiné de sauce à salade Miracle Whip et recouvert de saucisses de foie et comme garniture, relish et tranches de radis. Les sandwichs sont savoureux quand vous y mettez l’un ou l’autre des grands fromages doux de Kraft ».

Fromage Kraft, 1979, narration: André Hébert

On peut très bien imaginer des téléspectateurs inspirés reproduire ce sandwich dans leurs foyers. Il faut aussi rappeler que la publicité encourage bien souvent des changements dans l’alimentation des téléspectateurs. Le jeu qui se tisse entre les compagnies agroalimentaires et la population est parfois difficile à démêler. Par exemple, en 1991, Kraft présente son beurre d’arachide allégé en gras et « … qui a le même goût que le beurre d’arachide ordinaire… »

Beurre d’arachides léger Kraft, 1994.

Il est légitime de questionner la proportion de la population qui demandait un beurre d’arachide allégé avant sa création. L’on peut aussi se questionner sur la quantité de Québécois qui découvre que le beurre d’arachide est peut-être trop gras en voyant à la télévision que Kraft en propose dorénavant une version allégée. On a donc affaire à une publicité qui parfois fait suite aux demandes des consommateurs et d’autres fois les accompagne voire,  les devance ou les crée.

Conclusion

Le contenu télévisuel francophone dédié à l’alimentation à la télévision québécoise sera profondément modifié à partir de la fin des années 1990 en passant d’un modèle informatif et éducatif de femme à femme, à un modèle où l’aspect divertissement prend la part majeure du gâteau et où les émissions animées par des hommes sont les plus présentes. Cette dernière période est aussi caractérisée par une explosion et une diversification forte de l’offre télévisuelle en matière d’alimentation. Il y a finalement une constante forte qui traverse ces deux périodes, la publicité. Elle occupe sans doute la place centrale dans le rapport entre les téléspectateurs, leur alimentation et leur télévision.

Pour aller plus loin:

Notes de bas de page

[1] Barette P., “ Jehane Benoît 2.0 ou l’art de cuisiner devant sa télévision ”, 24 Images, Montréal, No. 148.

[2] http://archives.radio-canada.ca/emissions/880/ ; consulté le 25 novembre 2012.

[3] http://archives.radio-canada.ca/art_de_vivre/cuisine/clips/6081/ ; consulté le 25 novembre 2012.

[4] http ://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/20153.html ; consulté le 25 novembre 2012.

[5] Beauregard Y., “Une vie consacrée à la cuisine québécoise : entrevue avec soeur Berthe.”, Cap-aux-Diamants, Montréal, n° 44, 1996, p. 28-30.

[6] http://www.soniagagnon.com/files/upload_files/artists/C.V.%20Clodine%20Desrochers%20juillet%202015.pdf

[7] Barette p., Op.Cit.