Soylent ou jus de légumes, le choix d’une génération perdue

30 OCTOBRE 2016 | PAR GAELLE VAN INGELGEM
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“How I stopped eating food?” Avec ce titre provocateur, le créateur de la marque Soylent espérait bien attirer l’attention sur ses substituts alimentaires miracles, censés remplacer entièrement l’alimentation humaine. Dans cet article posté sur son blog en 2013, Rob Rhinehart n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, manger est une perte de temps et d’argent. Sa logique est simple: les ressources alimentaires étant limitées, sources de conflits géo-politiques, énergétiquement exigeantes et incapables de nourrir l’ensemble de la population mondiale en constante croissance, à nous de nous en défaire, en nous tournant vers des substituts conçus en laboratoire et capable de combler nos besoins énergétiques et nutritionnels de manière optimale.

 

C’est ainsi que Rob nous propose Soylent, une poudre à consommer sous forme liquide par simple ajout d’eau et ayant pour avantage de remplacer n’importe quel repas de la journée. Il ne s’agit donc pas d’un complément alimentaire, à intégrer à une alimentation équilibrée, mais bien d’un substitut qui se suffit à lui même.

 

Au-delà de sa capacité à sauver le monde, Soylent devrait déjà sauver votre journée en vous permettant de passer plus de temps à vaquer à des activités plus intéressantes que celle, dégradante et rétrograde, de cuisiner:

 

“In fact I could get rid of the kitchen entirely, no fridge sucking down power, no constant cleaning or worrying about pests, and more living space.”[1]

 

Délire dystopique? L’homme est pourtant très sérieux. Sa start-up sortie tout droit de la Sillicon Valley d’où il compte bien extraire une grande partie de sa clientèle – des geeks plus amoureux de leur ordinateur que de leur cuisinière – a immédiatement intéressé de nombreux investisseurs et pèse déjà lourd sur le marché. Imbibé d’une vision pragmatique, moderniste et évolutionniste, ce futurisme alimentaire a ses adeptes et ses précédents historiques. Les variantes s’enchainent depuis deux siècles, avec cette idée pregnante que la science et l’industrie avancent main dans la main pour construire la société de demain, inévitablement meilleure que celle d’hier. Ingénieuse, créative et technique, cette combinaison indétrônable n’aurait pour frein à son épanouissement idéal que les multiples barrières juridico-politiques imposées par des structures décisionnelles arriérées, parce que soi-disant trop rigides, bureaucratiques ou sociales.

 

Cette alimentation 2.0 apparaît comme diamétralement opposée aux idéaux d’une part croissante de la population, s’accrochant corps et âmes à l’espoir qu’une autre réponse aux défis actuels posés par la surpopulation, la destruction massive des ressources naturelles et des écosystèmes depuis un demi-siècle et au dérèglement climatique existe.

 

Le succès du documentaire écologiste Demain en témoigne. En mettant en lumière les acteurs du changement qui tous les jours oeuvrent pour une agriculture raisonnée, appliquent et trouvent des solutions concrètes pour proposer un monde viable et durable, le film ouvre le champ des possibles contre celui des seules probabilités. C’est tout le propos de Pierre Rabhi:

 

“Nous savons qu’il nous faut changer, ou disparaître. J’aimerais être de ceux qui, conscients de leurs propres limites, sèment de l’espoir pour contribuer à susciter un éveil constructif. Car un autre monde est vraiment réalisable: c’est à cette oeuvre qu’il faut nous consacrer. L’agroécologie est en l’occurrence une des options, et non la moindre, pour un véritable changement de logique dans nos sociétés.”[2]

 

Au-delà de sa vocation pratique, l’agroécologie est une démarche qui intègre une dimension éthique et philosophique, en replaçant l’être humain dans son état d’interdépendance avec la nature. Penser l’alimentation de demain, c’est s’opposer à un monde qui coule de source, façonné par des multinationales et bénéficiant à une poignée d’actionnaires. C’est lutter contre l’étiolement de la personnalité qui caractérise nos sociétés modernes depuis plus d’un siècle. C’est créer, innover et s’impliquer personnellement autant que collectivement au façonnement d’une nouvelle réalité.

 

Ce qui est intéressant, c’est que ces deux modèles alimentaires, qui sont aussi deux visions pour l’avenir de nos modes de consommation – et plus, généralement de notre planète – et qui paraissent complètement déconnectées l’une de l’autre, ne sont en fait rien d’autre que les deux versants d’une même peur, d’une même angoisse. Surtout, elle concerne des publics assez similaires, à savoir des jeunes appartenant à des milieux socio-professionnels assez élevés.

 

Que l’on choisisse de se déplacer au boulot avec une bouteille de jus de légumes bio fraîchement extraits dans une main ou avec une flasque de Soylent, on fait preuve d’une certaine intériorisation d’une des difficultés majeures qui est posée à notre génération, à savoir celle de concilier notre égoïsme individualiste hérité de la période moderne avec le soucis pressant de s’engager à oeuvrer pour la sauvegarde de notre planète, qui ne peut s’opérer que de manière collective.

 

Dans un cas comme dans l’autre, les buveurs de jus veillent à leur santé, en se basant sur les connaissances scientifiques les plus récentes en matière nutritionnelle. Poussée à l’extrême, l’approche est la même: calcul de nutriments, gestion de sa consommation, rentabilité des produits. Avec toujours ce risque de tomber dans une déshumanisation totale de l’acte de manger qui ne peut se résumer à son pendant nutritionnel mais demeure aujourd’hui un des principaux moments de socialisation, même dans nos sociétés occidentales.

 

Passée cette caricature, une différence majeure demeure néanmoins. Elle réside dans l’importance accordée, ou non, à l’autonomie autour de notre alimentation. Le problème des produits de type Soylent est qu’ils infantilisent le consommateur, en le rendant complètement dépendant d’un produit complexe, composé en partie d’OGM et difficilement reproductible en dehors des laboratoires de la société.

 

Au rêve globalisant de Rob Rhinehart avec son produit façonné en Californie et distribué partout dans le monde via l’achat en ligne s’oppose le retour au local et à l’autonomie des populations de Pierre Rabhi.

 

Les virulentes réticences aux traités de libre-échange comme le TAFTA ou le CETA sont les témoins vivants et résolument réactionnaires que deux visions du monde alimentaire s’affrontent; que face aux mêmes problèmes, l’Europe et les Etats-Unis semblent en partie engagés dans des solutions qui paraissent diamétralement opposées. Tout l’enjeu étant désormais de réussir à les faire dialoguer.

[1] http://robrhinehart.com/?p=298

[2] P. Rabhi, “L’agroécologie. Une éthique de vie”, Actes Sud, 2015, p. 11.