“Qui va la goûter?”: une histoire genrée du plaisir alcoolisé

20 MARS 2016 | PAR GAELLE VAN INGELGEM

 

Tenzo_Genre et alcool

 

Cette scène est un grand classique du restaurant. La serveuse (ou le serveur) arrive à table, bouteille de vin dans une main, sommelier dans l’autre. “Qui va la goûter?” Demande-t-elle alors, à moitié concernée, surtout pressée de pouvoir continuer sa tournée expéditive des tables voisines, mises en veille le temps de régler cette affaire. “Pourvu qu’elle ne soit pas bouchonnée!” se dit-elle, car elle sent bien que son absence prolongée est en train de causer des réactions spasmodiques aux autres clients, en attente de pain, eau, serviette propre ou indispensable cure-dent.

 

Anodine en apparence, cette question n’est pas sans conséquence. Comment désigner le convive ayant pour lourde tâche de valider le breuvage, duquel dépendra la qualité du repas? Qu’il se soit auto-proclamé fin connaisseur ou que ce statut lui soit conféré, celui ou celle qui s’en chargera sera, pour un instant crucial, détenteur du pouvoir.

Silence génant. Regards embarrassés. Des sourires narquois se dessinent ça et là. Finalement, un discret “très bien” vient clôturer cet intense échange. Tout le monde souffle. La serveuse remplit les verres; les conversations reprennent. Magie d’une éphémère mise entre parenthèses.

 

Confiance, force et sérénité sont sans conteste les ingrédients nécessaires à cette dégustation sous projecteur. Plus qu’un oenologue en puissance, celui ou celle qui goûte le vin est capable de se mettre en scène, prendre des décisions et affirmer son autorité si nécessaire. Le goûteur est donc affublé des attributs ordinairement associés à la figure du masculin.

 

“Le vin neutre n’existe pas, du moins pas encore. Dans l’imaginaire collectif, il reste ontologiquement lié aux hommes, perçu comme relevant du domaine du “masculin” et conçu pour s’adresser aux hommes (…)”[1]

Dans cette logique, une femme autour d’une table limite ses capacités décisionnelles. Particulièrement lorsqu’il est question d’alcool. Revenons brièvement sur ce rapport très contrasté du sexe à l’alcool et à l’alcoolisme.

 

Le genre de l’alcool

 

Face à la boisson, hommes et femmes ne sont pas égaux. Ces catégories sont soumises à des regards variant avec le temps mais toujours relatifs à une norme (tempérance, nécessaire abstinence, modération ou encore alignement des consommations) rarement remise en cause.

 

Prenons les campagnes antialcooliques françaises de la fin du XIXe siècle. L’historien Thierry Fillaut nous rappelle que si la figure masculine du buveur excessif en constituait la principale cible, les hommes étant à l’époque plus enclins à l’éthylisme, le boire féminin ne manquait pas d’inquiéter hygiénistes, moralistes et médecins. Surtout, l’alcoolisme des patientes était approché différement de celui des hommes. Tantôt invisibilisée, de par leur nature biologique qui les en protégerait, tantôt diabolisée, la dépendance à l’alcool pour les femmes renvoyait alors à trois représentations distinctes et profondément tributaires d’une morale bourgeoise élevée au rang de norme sociale et culturelle: celle de la femme victime, de la femme coupable et finalement de la femme exemplaire.[2]

Document d’archive. Journaux de guerre, n°17, Panique morale sur la Belgique

Document d’archive. Journaux de guerre, n°17, Panique morale sur la Belgique

De son mari, de son père, de son fils ou de son frère, la femme est victime. Victime de leur dépendance, de leurs excès, de leur absence, voire de leur violence. Seulement de victime, elle a vite fait de devenir coupable. Perméable, faible et influençable, la femme se mue rapidement, auprès d’un buveur invétéré, en dangereuse excessive de petite vertu. Prostitution et alcoolisme sont d’ailleurs régulièrement associés pour vilipender une pratique indigne de la condition féminine. On touche ici du doigt la troisième figure qui sous-tend les deux autres. La femme qui n’a pu protéger son mari des affres du cabaret est opposée à la femme exemplaire, dont le foyer est assez douillet pour empêcher la dégénérescence de la race française.

 

De l’alcool au droit de vote

 

Du coup, l’action antialcoolique s’opéra prioritairement à travers l’éducation des jeunes filles. Une maison bien entretenue passe par une connaissance précise du ménage, de la cuisine et de l’éducation parentale. Ces campagnes, auparavant organisées par les hommes, vont après la première Guerre Mondiale être progressivement prises en charge par les femmes. La bataille contre l’alcool devint l’occasion d’une mobilisation féministe sans précédent, teignant d’utilitarisme celle pour l’obtention du droit de vote. [3]

 

Il semblerait qu’une des constantes dans les discours autour de la consommation alcoolisée réside dans leur rigidité. Un homme qui “tient l’alcool” se comporte conformément à sa catégorie sexuée. Abstinent, il brouille les pistes, dérange. Perd même en virilité. Pour une femme, la picole excessive se fait en cachette. Et résulte de problèmes psychologiques. C’est du moins l’image que les discours médicaux du XIXe siècle nous en donnent, quand ils nous en parlent.[4] Car la plupart du temps, la femme alcoolique est invisible. La démarcation classique entre sphère publique (masculine) et privée (féminine) apparaît avec force dans cette analyse de l’alcoolisation féminine en terme genré. À une époque où l’accès aux débits de boissons est souvent limité aux seuls hommes, l’image de la femme emmurée et désociabilisée qui s’enivre seule, de la femme anxieuse et psychologiquement instable, va bon train.

 

“En Bretagne rurale, le café reste un endroit mixte, où hommes et femmes se retrouvent, boivent et « crêpent » ensemble; par contre, dans le Nord industriel, l’estaminet est de plus en plus masculin, et les femmes « honnêtes » hésitent à y pénétrer, même lorsqu’il s’agit de venir chercher un mari qui, un jour de paie, s’y attarde un peu trop. L’évolution est partout identique. les photos de Robert Doisneau sur les bistrots de Paris, dans les années 50, illustrent ce point d’aboutissement: haut lieu de la sociabilité masculine, le bistrot, forme populaire du café parisien, ne comporte que quelques silhouettes de femmes, timides, entrées presque par effraction. »[5]

 

Conclusion

 

Si aujourd’hui, les lieux d’hospitalité sont mixtes, si la femme n’est plus seule responsable du bien-être physique et moral des enfants et si l’image de la femme dépendante, faible et influençable s’est considérablement brouillée avec le temps, il n’en demeure pas moins que les stéréotypes associés au féminin continuent à être fortement mobilisés par les acteurs de la production et de la vente de boissons alcoolisés. Ici, nous nous sommes arrêtés sur la culture du vin. Son éternel attachement à la modération, sa tendance coquine et gourmande à préférer les goûts sucrés, et finalement son incapacité à ne pas fondre devant la couleur rose, font des femmes une cible catégorielle de taille pour les responsables marketing.

 

Ainsi, la théorie du genre nous permet de déconstruire ces discours; de réactiver une réflexion sur nos pratiques de consommation; et de questionner les représentations qui guident nos choix en matière alimentaire et nos comportements sociaux.

Bibliographie

∴ Marie-Laure déroff, Thierry Fillaut (dir.), Boire: Une affaire de sexe et d’âge, Presses de l’EHESP, Rennes, 2015.
∴ Michelle Perrot, “Le genre de la ville”, Communications, vol. 65, n°1, 1997, p. 149-163.

Notes de bas de page

[1] Christelle Pineau, “Vins à vendre, femmes “objets” de convoitise” dans Marie-Laure déroff, Thierry Fillaut (dir.), Boire: Une affaire de sexe et d’âge, Presses de l’EHESP, Rennes, 2015, p. 95-106 (p. 101).

[2] Thierry Fillaut, “Alcoolisme et antialcoolisme en France 1870-1970): une affaire de genre”, dans Marie-Laure déroff, Thierry Fillaut (dir.), Boire: Une affaire de sexe et d’âge, Presses de l’EHESP, Rennes, 2015, p. 15-30 (p. 21).

[3] Ibidem, p. 26.

[4] Muriel Salle, “La nature déminine, entre boire et déboires. L’alcoolisme féminin sous le regard médical au XIXe siècle” dans Marie-Laure déroff, Thierry Fillaut (dir.), Boire: Une affaire de sexe et d’âge, Presses de l’EHESP, Rennes, 2015, p. 31-39 (p. 35).

[5] Michel Perrot, “Le genre de la ville”, Communications, vol. 65, n°1, 1997, p. 149-163 (p. 152).