Pilules, œufs, graines. L’alimentation à haute densité symbolique.

13 AVRIL 2017 | PAR DAVID LAFLAMME

À quoi ressemblera le repas du futur? Les réponses à cette question sont innombrables. Certains répondront – nous serons tous végétaliens! D’autres penseront à ces fameux smoothies que certains ingurgitent déjà pour remplacer leurs repas. D’autres encore se rappelleront de la pizza déshydratée de Back to the Future 2 (1989), mais beaucoup (la majorité ?) répondront, des pilules. Nous mangerons simplement une pilule quand nous n’aurons pas l’envie, ou l’occasion de manger un repas digne de ce nom.

La pilule-repas : une solution récente aux problèmes du futur? Pas tout à fait. Dans un article paru en 2000, l’historien Warren Belasco explique que le fantasme (ou cauchemar) de la pilule-repas se rattache « […] aux racines archétypales de l’expérience humaine avec les capsules embryonnaires porteuses de vie que l’on appelle graines. Depuis la domestication des céréales et des légumes au Néolithique qui a permis la sédentarisation et la prolifération des homo sapiens, la mythologie a été remplie de références à des aliments instantanés aux énormes pouvoirs ». [Traduction libre] (1)

Illustration de Walter Crane (1875)

Les Iroquois considèrent par exemple que les fèves sont un cadeau fait par le démiurge «Ha-wen-ni-yu» aux Hommes. Les contes populaires, partout dans le monde, parlent de fèves magiques prétextes à divers enseignements moraux. Il arrive que l’on associe également aux olives, aux noix et aux raisins des pouvoirs similaires. Warren Belasco explique que, de manière générale le folklore est fasciné par la miniaturisation et la concentration. Il s’agit d’une notion à laquelle nous faisons tous référence lorsque nous disons – « dans les petits pots, les meilleurs onguents » ou quand nous parlons de « perles de sagesse ». (2)

La folkloriste Venetia Newall explique que les œufs, à l’image des graines, sont compris dans de nombreuses traditions comme concentrant un potentiel infini puisqu’ils portent la vie, vie qui peut se recréer indéfiniment dans les bonnes conditions. De cette vision est sans doute né le questionnement célèbre de Plutarque mêlant origines de la vie et aviculture.

L’œuf cosmique ou œuf du monde est un concept symbolique utilisé pour expliquer, selon de nombreuses cultures et civilisations, l’apparition du monde. Le Rig Veda parle par exemple de l’Hiranyagarbha, terme qui signifie littéralement le « fœtus doré » ou « Utérus d’or ». Les textes indiquent que l’Hiranyagarbha flotta dans le vide pendant un certain temps puis se brisa en deux moitiés qui formèrent Dyaus Pitar (le Ciel) et Prithvi (la Terre). Ce récit existe dans presque toutes les cultures antiques. « Partout dans le monde, où les œufs sont pondus, ils représentent la vie et la fécondité et sont symboliques de la création et de la résurrection ». [Traduction libre] (3)

« Dans les temps anciens, les œufs ont été enterrés avec les morts et tracés sur les pierres tombales. Ils ont été liés plus tard à Pâques et sont devenus des symboles caractéristiques du festival. L’église ne s’y oppose pas, bien que les coutumes liées à l’œuf appartinssent à une tradition préchrétienne dans de nombreux pays. En effet, l’œuf a fourni un nouveau symbole de la résurrection et de la transformation de la mort dans la vie ». [Traduction libre] (4)

Ainsi, les références aux formes magiques que peuvent prendre les graines et les œufs sont présentent dans la très grande majorité des mythologies. Les premières références aux pilules-repas apparaissent quant à elle à la fin du XIXe siècle. Warren Belasco explique que cette période est marquée par une énorme croissance économique, par l’industrialisation, les innovations techniques et de rapides changements dans la vie sociale de tous les jours. Ces changements affectèrent particulièrement les classes moyennes qui constituaient l’essentiel du lectorat de la littérature populaire. Ce genre littéraire affectionnait notamment les spéculations réformistes.

C’est donc d’une manière quasi prométhéenne que la pilule-repas se présenta comme la solution ultime pour garantir la sécurité alimentaire et se défaire des limites imposées par la nature. « De réduire l’alimentation à la simple prise de pilules semblait résoudre une fois pour toutes ces problèmes inextricables que sont l’agriculture, la faim, la santé et les travaux domestiques qui ont pesé sur l’humanité depuis des millénaires ». (5)

De nos jours, si l’idée de la pilule repas est loin d’être disparue, il faut constater que c’est le concept inverse qui a gagné la course : le repas-pilule. En effet, les alicaments sont partout : céréales du matin et pain tranché enrichies en fibres et vitamines, yaourts aux bifidus, margarine aux oméga 3 et l’ensemble des aliments « détox » qui, même sans être « enrichies », sont bien souvent consommés dans une optique d’alimentation à puissance ajoutée. Les pilules font encore aujourd’hui office de compléments alimentaires et non de repas à part entière.

Cela dit, des formes très artificialisées de prise alimentaire existent déjà. Qu’ils s’agissent de smoothies-repas dont la communication est d’ailleurs basée sur des images des aliments « au naturel » qu’ils contiennent ou qu’ils s’agissent des tubes contenant une pâte concentrée en nutriments utilisés entre autres par médecin sans frontière et certaines institutions publiques (armée, agences spatiales), ces modes de consommation alimentaire restent marginaux. Leur contexte d’utilisation en est généralement un qui ne permet justement pas la prise de repas « normaux ». Warren Belasco rappelle que les acteurs du marketing alimentaire considèrent que les consommateurs favorisent les produits qui « […] ressemblent à ce qu’ils considèrent comme étant naturel. Une boisson à l’orange doit avoir du colorant orange, les substituts de beurre doivent être jaunes, les steaks de soja doivent avoir l’aspect de steak haché de bœuf, etc. » [Traduction libre] (6)

Cet attachement plus ou moins fort aux formes naturelles ou, disons, traditionnelles, des aliments s’explique entre autres par la force symbolique que ces aliments ont pour nous. Les sciences sociales nous rappellent en effet que les aliments sont beaucoup plus que des amas de nutriments. « […] ils sont aussi intrinsèquement liés avec notre connaissance de soi, d’où nous venons et des personnes auxquelles l’on s’identifie. L’échange et le partage d’aliments sont si centraux à l’appartenance au groupe que ce serait désastreux, ou du moins, très déstabilisant, d’éliminer le rituel du repas. Il est vrai que ce rituel n’est peut-être pas la meilleure optimisation du temps, mais pour maintenir les relations sociales il est très efficace. » C’est sans doute ce qui explique que la NASA considère que les astronautes « aiment partager, au moins un repas par jour ensemble pour sociabiliser et construire la camaraderie ».  [Traduction libre] (7)

Les repas, et encore davantage les repas de fête, sont donc des moments d’échanges symboliques forts qui nous permettent de partager et consommer ensemble des d’aliments à haute densité symbolique et ce, depuis, et pour encore bien longtemps.

(1) Warren Belasco (2000) Future notes: The meal‐in‐a‐pill, Food and Foodways: Explorations in the History and Culture of Human Nourishment, 8:4, p. 253

(2) Idem. p. 254

(3) Venetia Newall (1984) Easter Eggs: Symbols of Life and Renewal, Folklore, 95:1, p. 21

(4) Idem. p. 22

(5)  Warren Belasco (2000) Future notes… p.255

(6) Idem. p. 263

(7) Idem. p. 261