Manger, mode d’emploi?

05 FEVRIER 2017 | PAR GAELLE VAN INGELGEM
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Pour la première fois en dix ans, les supermarchés français ont enregistrés une baisse de leur vente en produits alimentaires. Il semblerait que les consommateurs s’orientent de plus en plus vers une nourriture de qualité, et se mettent à délaisser certains produits jugés inutiles comme le lait, le sucre ou les jus de fruit. Aussi, ils se tournent plus volontiers vers les produits bio qui ont enregistrés une augmentation record de 18% des ventes dans le supermarchés en 2016.

 

En relisant Claude Fischler, on comprend que cette tendance n’est ni étonnante ni exceptionnelle. Au contraire, elle semble s’inscrire dans une conception particulière que les Français ont de leur alimentation. Dans son livre “Manger, mode d’emploi”, le sociologue nous présente sous forme d’entretien et au fil d’anecdotes un état des lieux des comportements alimentaires des Français, en les comparant principalement à ceux des Américains. Partant du constat qu’en France, le taux d’obésité demeure bien en-deçà de la moyenne des pays développés, il s’engage à expliquer ce relatif bon fonctionnement de la culture alimentaire française. Bien que des inégalités existent, principalement dépendantes du niveau économique des mangeurs, il apparaît que dans l’ensemble les Français pratiquent une alimentation ayant des effets bénéfiques sur leur santé, et ce malgré les discours alarmistes.

 

De plus en plus, les choix en matière alimentaire sont considérés comme objectifs et réfléchis, fruit exclusif d’une volonté personnelle. Ils seraient conscients, rationnels et individuels. Ainsi, jeûner un jour par mois, arrêter l’alcool pendant trente jours, “faire maigre” après les fêtes, seraient des actions à la portée de tous, relevant d’une simple volonté face à laquelle on serait tous égaux. Pour Fischler, ce processus d’individualisation dans notre rapport à la nourriture et au repas pourrait être responsable des maux contre lesquels ces mêmes actions sont censées lutter.

 

Prenons par exemple la campagne lancée par la fondation belge de lutte contre le cancer. Cette “tournée minérale” en appelle à arrêter de boire de l’alcool durant tout le mois de février, en vue de sensibiliser contre cette substance qui, consommée à l’excès, serait responsable de nombreux cancers. Tout est mis en place pour rendre le challenge « excitant », avec notamment la possibilité d’inscrire en ligne toute une équipe de collègues ou d’amis et ainsi relever le défi de manière collective.

 

Pourtant, à la différence des jeûnes à vocation spirituelle, l’objectif de cette imposition alimentaire est strictement consumériste et individuel. Cachée derrière un discours bien pensant de lutte contre le cancer, l’idée est surtout de reprendre en main sa consommation, de la maîtriser, et de se positionner en tant qu’individu capable d’actions guidées par un choix personnel. Cette relation à l’acte alimentaire n’est pas sans rappeler celle qui prévaut de l’autre côté de l’Atlantique. Et qui, toujours selon Fischler, n’est pas sans poser problème:

 

“On a pu le constater à plusieurs reprises, il y a dans la culture américaine une valorisation extrême de la notion de choix, qui va de pair avec une conception très libérale – au sens économique – de l’individu. L’individu est libre, et sa liberté se mesure au nombre de choix qui lui sont offerts. Mais il est responsable aussi, ce qui se vérifie parce qu’il fait le “bon choix”, c’est à dire le choix rationnel – et le choix moral. »

 

Et de continuer:

 

Le problème est que cette importance accordée à la liberté individuelle mesurée à l’aune de l’étendue du choix s’accompagne d’une poids de responsabilité qui peut vite être écrasant. Parce qu’ils sont des individus rationnels, ayant fait leur choix sans entrave, il est “normal” qu’ils paient le prix d’une erreur de choix. La liberté du choix, assortie à la responsabilité, débouche ainsi sur l’anxiété du choix, sur le regret, et assez aisément sur la culpabilité. Manger n’est plus un plaisir, ou c’est un plaisir culpabilisé, et en tout cas un casse-tête.” 1

 

Aussi, nous sommes loin d’être égaux face à la volonté. En effet, des psychologues ont montré que le “self-control” est un mythe. La question de la maîtrise de soi dépasserait largement la seule volonté responsable. Au-delà des facteurs économiques et socioculturels qui influencent nettement nos comportements alimentaires, les facteurs génétiques ont également un rôle crucial à jouer dans notre capacité à résister aux tentations (alimentaires ou autres).

 

Une étude menée par une équipe de psychologues de l’Université de Chicago datant de 2011 a montré que les personnes qui pensent exceller le plus dans le domaine de la maîtrise de soi, sont celles qui, en fait, ont le moins besoin de s’en servir:

 

“The students who exerted more self-control were not more successful in accomplishing their goals. It was the students who experienced fewer temptations overall who were more successful when the researchers checked back in at the end of the semester. What’s more, the people who exercised more effortful self-control also reported feeling more depleted. So not only were they not meeting their goals, they were also exhausted from trying. »2

 

Les raisons invoquées pour expliquer cette inégalité face à la tentation sont multiples (facteurs socioculturels, économiques, génétiques et environnementaux) mais n’ont, selon cette étude, aucun lien avec le degré de motivation ou de volonté. Au contraire.

 

La prévalence de l’obésité aux états-unis nous rappelle, toujours selon Fischler, le danger de se cantonner à une explication volontariste et responsabilisante du rapport à l’alimentation. Plutôt que de crier à la faute, peut-être s’en remettre au collectif; non pas un collectif fantasmé mais un collectif capable de réguler.

 

Autour d’une table, l’individu est plus prompt à limiter sa consommation que seul chez lui, guidé par sa volonté. Un repas copieux ou frugal, arrosé d’alcool ou d’eau minérale, nous avons le choix. Alors plutôt que de l’alléger, prenons le l’esprit léger. Que ce soit pour lutter contre le cancer, la solitude ou l’obésité.

Bibliographie

∴ FISCHLER, Claude. Manger, mode d’emploi? Entretiens avec Monique Nemer. Paris: Puf, 2013.

1. p. 79-80

2. http://www.vox.com/science-and-health/2016/11/3/13486940/self-control-psychology-myth