Edwige PECHON DACHEUX, est enseignante en hôtellerie restauration. Elle est l’auteure du livre « Quand les industriels parlent aux mères » aux éditions l’Harmattan sorti en Octobre dernier. Passionnée de sciences humaines, elle se questionne depuis toujours sur les comportements et les habitudes alimentaires. Ses élèves sont alors une source inépuisable de questionnements. Sensible aux récentes découvertes en neurosciences, elle travaille sur des études sociologiques et anthropologiques pour tenter d’appréhender les comportements alimentaires contemporains.

MANGE PAS CI, MANGE PAS CA…UNE HISTOIRE ACTUELLE DES NOUVELLES PEURS ALIMENTAIRES

8 JANVIER 2017 | PAR EDWIGE DACHEUX

 

« Si les consommateurs sont irrationnels il est encore plus irrationnel de ne pas étudier la façon dont ils raisonnent » Claude Fischler

 

1 – Se nourrir et manger : Une histoire qui fait peur…

 

Aujourd’hui tout est sujet à craintes et questionnements. Chacun est suspect. Tout le monde s’observe. Individuelle ou collective la suspicion est partout et nous guette sur n’importe quel sujet ou terrain. L’alimentation n’est pas épargnée. Nourries par les différents scandales et à grand coup de « partage » et de médiatisation, les craintes émergent, grandissent, grossissent, s’amplifient, se modifient, se partagent, pour généralement s’oublier avec le temps.

Nous tenterons dans un premier temps de cerner les différentes politiques « anti » émergentes dans l’alimentation et les mouvements qui s’en nourrissent.
Nous analyserons ensuite l’aspect sociologique, anthropologique et le rapport au corps de ces modes.
Dans un dernier temps, nous nous interrogerons sur la source de communication de ces mouvements. Qui les impulse ? Mais surtout qui les relaye ? Qui les absorbe ? Qui les applique ? Et dans quel but ?

 

2 – Les différents mouvements

 

Historiquement, les peurs alimentaires semblent avoir toujours existé. Les écrits disponibles permettent d’identifier, a posteriori, beaucoup de maladies d’origine alimentaire, contagieuses ou non. Cependant, nous assistons aujourd’hui à l’explosion de nouveaux courants alimentaires. Par conviction, lié à une problématique santé, par peur ou encore par mode, les Français modifient leur régime alimentaire quotidien.

Sans gluten, sans viande, sans produit d’origine animale, sans lactose, et même « vegan » … les mouvements ne manquent pas et chaque individu trouve le sien. Faut-il appartenir à un mouvement pour exister ?

Force est de constater que chacun y trouve son compte. Les rayons des supermarchés se remplissent de produits pour chacun, les magazines spécialisés se multiplient, les titres de presse traitent le problème avec une vision des choses et une interprétation des chiffres. Un vrai business global est né et le consommateur y trouve les marques de sa propre identité.

Terra Eco se questionne dès 2012 : « Et si les végétariens avaient raison ? », puis résigne en 2016 un numéro intitulé « Demain, tous végétariens ». A grand renfort de chiffres et de témoignages, le magazine tente de nous présenter un mouvement d’avenir serein.

Dès 1946, les vegans médiatisent leur mouvement en prônant la cause animale outre-Atlantique. En 2013 le terme rejoint le dictionnaire français. On constate ainsi qu’a travers ce mode de consommation, l’engagement physique se lie à un engagement sociétal et des convictions politiques et psychologiques. On se revendique vegan, on l’assume, on l’affiche et on le partage. Nous constatons l’émergence et la multiplication des sites et blogs se consacrant au mouvement. Les réseaux sociaux sont également des acteurs majeurs dans la propagation des idées et des mouvements alimentaires.

 

En ce qui concerne les mouvements sans gluten ou sans lactose, l’argument « santé » est souvent avancé. Avec ou sans l’approbation et le conseil du corps médical, les adeptes des régimes « sans » trouvent les arguments et constatent en général une nette amélioration de leur état de santé. On note une certaine « auto-information », « automédication » dans ces domaines. Les consommateurs deviennent acteurs de leurs choix alimentaires, et n’hésitent pas à communiquer sur les motivations de ces choix. Nous développerons ces réseaux de communication et d’expertise dans la troisième partie de cet article.

 

L’évolution de ces mouvements « anti » nous pousse à développer un questionnement réel et actuel : Ces nouveaux modes de consommation alimentaire sont-ils déclenchés par une angoisse, une peur ?

 

En réponse à ces « régimes », le mouvement « home-made » tire son épingle du jeu. Selon de CREDOC : « Les Français sont de plus en plus nombreux à souhaiter que l’on apprenne à cuisiner à l’école ». De plus en plus de Français déclarent cuisiner et pâtisser à la maison. L’ouverture du « monde fermé » des grands chefs et l’accessibilité des informations sur Internet expliqueraient l’engouement du citoyen pour sa cuisine. Cependant il est intéressant, selon Pascale Hebel du CREDOC, de faire le distinct entre le Français qui « cuisine au quotidien » et celui qui réalise de « la cuisine plaisir”… Selon Pascale WEEKS, bloggeuse et rédactrice en chef d’un site de partage culinaire, il existe une notion d’auto-satisfaction narcissique dans le mouvement social de partage sur la toile. Un mouvement prospère qui profite à la résistance des cultures et transmissions alimentaires en France chez les jeunes femmes de moins de 50 ans.

 

3 – Le corps et l’esprit liés au travers de l’alimentation ?

 

« Nous sommes ce que l’on mange » affirme Jane Goodall, alors que Claude Lévi-Strauss suggère « qu’un aliment doit être bon à penser ». Les visions sociologique et anthropologique du sujet se rejoignent. L’histoire du produit consommé est difficile à saisir tout comme la dimension affective que chaque individu lui octroie. Lors de l’acte alimentaire on ingère, on incorpore. Symboliquement, incorporer un aliment, c’est ingérer, nourrir son propre corps avec ce que l’on se représente de l’aliment. « Sommes-nous des mangeurs libres, conscients, rationnels ou irrationnels … Manger représente surtout un acte intime qui permet la pénétration dans notre corps d’un élément différent, au même titre que le fait de respirer et sentir ou d’avoir un rapport sexuel . »

Sommes-nous donc tous prêts à incorporer l’intégralité des aliments vantés par les réclames publicitaires ? Il est facilement constatable que nous avons des comportements variant en fonction de la situation, du moment mais surtout du groupe social dans lequel nous évoluons au moment M. En fonction de l’espace social, de la conscience alimentaire et de nos agissements, on existe à travers nos principes, nos choix, nos peurs. Marquer son appartenance à un groupe « anti » ou « pro » c’est aussi se distinguer de l’autre, marquer sa différence.

Ces éléments, historiquement et à de nombreuses reprises prouvés, nous donnent des indices sur ces nouveaux mouvements, bien au-delà du fait biologique.

 

4 – Et si c’était la faute du numérique ? Qui sont les nouveaux experts ?

 

Le magazine « Sciences Psy » titre son dernier dossier : « Alimentation sous influences » … Et si c’était justement ces « influences » le réel problème ? Qui influence qui ?
Chaque consommateur a des avis, des idées sur presque tout, des goûts très personnels. Aujourd’hui la société de consommation, « l’ubérisation » des pratiques quotidiennes, le partage instantané des avis de chacun, agissent sur les pratiques et croyances individuelles. Chaque individu, quel que soit son statut professionnel et personnel possède le pouvoir de juger mais surtout de partager très facilement son avis.

L’expertise des professionnels est quasiment devenue démodée. Le lecteur avide des derniers avis sur les réseaux sociaux devient consommateur « d’informations ». On constate que les mouvements alimentaires se déplacent et se partagent à la vitesse de la lumière via ces mêmes réseaux. Les blogs spécialisés se multiplient depuis près d’une décennie et  évoluent aujourd’hui vers une alimentation « saine », « propre », « naturelle », « santé », « engagée ».
Il existe sur le web une communauté « d’experts » qui partagent des quantités d’informations non vérifiées : c’est la révolution digitale ! Le dégoût (qui a des effets physiologiques et communicables) est très facile à mettre en scène. Les nouveaux réseaux de communication ont cette facilité à filer des informations ou des « scoops », permettant à nos nouveaux « experts » de créer ou alimenter ces nouveaux mouvements alimentaires.

 

5 – Bilan et transmissions …

 

L’alimentation est la seule forme de consommation que l’on incorpore, c’est pour cela qu’elle est au centre de tous les débats profonds. Les crises alimentaires et agro-industrielles ont renforcé l’esprit de méfiance des consommateurs.

« Il est bon à penser » que nous n’incorporons que des aliments sélectionnés et sains pour le corps et l’esprit. En fonction de nos convictions personnelles, nous éprouvons le besoin de nous rassembler autour d’un groupe de mangeurs qui nous ressemble. C’est chose aisée, en communiquant et s’informant via Internet. Cependant, la vitesse à laquelle l’information circule et se partage à travers le monde est aujourd’hui ingérable. Le journalisme et les mouvements alimentaires sont en constante évolution. Les recommandations, les suggestions, les prohibitions, les permissions via l’outil numérique n’ont plus aucune limite.

L’effet générationnel est en cause dans la montée de la confiance face aux informations numériques, ce qui nous pousse à poser la question : Quelle alimentation sera « bonne » à manger demain ?

Aller plus loin

 

∴Patrick Denoux, Pourquoi cette peur au ventre ? culture et comportement face aux crises alimentaires, JC Lattès, 2014

 

∴Avis n° 73 du conseil national de l’alimentation, communication et alimentation : les conditions de la confiance, 11 Décembre 2014

 

∴Jean Pierre Corbeau, Jean Pierre Poulain, Penser l’alimentation entre imaginaire et rationalité, Edition Privat, 2002