Une courte histoire des oeufs accrochés aux arbres

13 novembre 2016 | PAR DAVID LAFLAMME

60 000 ans, c’est l’âge d’une des plus anciennes formes de communication symbolique jamais retrouvées. Il s’agit d’œufs d’autruches colorés et gravés… Encore de nos jours, au moment où les premiers bourgeons apparaissent sur les branches des arbres fruitiers, certains individus s’affairent à augmenter la puissance symbolique d’ovaires d’oiseau. Martha StewartParmi ces artistes saisonniers, quelques-uns vont jusqu’à suspendre leurs œufs richement décorés à ces mêmes branches prépubères. Les plus fiers d’entre eux épingleront leurs créations sur Pinterest, reconnaissant dans leurs arbres à œufs des traits esthétiques qu’ils aiment à comparer modestement aux compositions ovosylvestres de la Da Vinci du petit écran (et de la prison fédérale de Alderson) qu’est Martha Stewart.

De nos jours, beaucoup voient dans cet arbre à œufs une simple transposition pascale de l’arbre de Noël. Or si les deux traditions puisent effectivement leurs racines en Allemagne, il s’agit bien de deux pratiques historiquement différenciées — même si un certain chevauchement existe bel et bien. Il n’est d’ailleurs pas si rare de voir outre-Rhin, quelques œufs ornementaux accrochés aux conifères du solstice d’hiver. C’est dans l’est du pays que cette coutume est la plus vivace. L’influence de la bohème toute proche où la décoration d’œufs prend une importance identitaire n’y est probablement pas pour rien. Autour de Dresde et Eisenach, les arbres à œufs sont mis en place le dimanche de Laetare: troisième dimanche avant Pâques marquant une pause durant le carême.

Arbre aux 9200 Oeufs de Saalfeld en Allemagne (2009)

Arbre aux 9200 Oeufs de Saalfeld en Allemagne (2009)

Les émigrants allemands qui partirent s’installer aux États-Unis apportèrent avec eux cette coutume aux ramifications préchrétiennes. La plus ancienne mention outre-Atlantique de cette étrange habitude germanique date de 1876. Elle apparait dans le Reading Eagle, un journal basé au sein d’une région essentiellement peuplée d’immigrants allemands en Pennsylvanie. En 1936, le professeur de l’université de Pennsylvanie et descendant allemand Cornelius Weygandt écrit que les arbres d’œufs sont préparés par des femmes stériles en guise de talisman pour les rendre fertiles. Il mentionne cependant que dans les années 1930, peu de femmes les érigeaient encore pour leurs pouvoirs magiques et qu’ils étaient plutôt devenus les objets de l’amusement des enfants. C’est d’ailleurs pour amuser les enfants que Katherine Milhouse écrit The Egg Tree en 1950. Ce livre remportera la médaille Caldecott pour le meilleur ouvrage illustré de l’année et sera à l’origine d’un certain engouement pour les arbres à œufs qui durera jusqu’aux années 1980.

Tout ceci n’explique toutefois pas pourquoi les arbres à œufs auraient le pouvoir de faire tomber enceinte les femmes stériles. Pour répondre à cette épineuse question, sachez tout d’abord que les œufs n’ont pas toujours été produits par des variétés de poules sélectionnées pour la faiblesse de leurs instincts maternels et élevées à l’intérieur de grands hangars, éclairés et chauffés de manière à couper lesdits volatiles du cycle des saisons. Au milieu du XIXe siècle par exemple, la ville de New York recevait 72 fois plus d’œufs en mai qu’en janvier. Qui plus est, les œufs récoltés au printemps étaient considérés comme étant les meilleurs de l’année ! En termes de sélection naturelle, que les oiseaux pondent leurs œufs au printemps est, bien entendu, tout à fait approprié à encourager la survie de leur espèce. Bref, le printemps a toujours été la saison des œufs.

Il y a près de 200 ans, Jeremias Gotthelf écrivait que l’œuf est « une capsule contenant le germe de la vie ». Il y a bientôt 2000 ans, Plutarque formulait un questionnement sur la genèse de la vie impliquant un œuf et une poule (ou une poule et un œuf…). Le thème de la naissance, de la renaissance, voire de la résurrection a toujours habité la symbolique de l’œuf tout comme celle des journées qui succèdent au solstice d’hiver. N’est-ce pas un comportement symbolique des plus naturels que de vouloir accrocher des œufs sur des branches vertes de vie (sapin de noël) ou habillées de bourgeons renaissants (arbre de Pâques) au moment où la lumière et la végétation renaissent ?