Manon Pasquier est diplômée d’un Master en Sciences sociales appliquées à l’alimentation obtenu après un BTS en hôtellerie-restauration. Elle est une passionnée des questions alimentaires. Elle souhaite à présent participer à la création de liens plus forts entre agriculture et alimentation vers une consommation pour durable, pour les hommes et pour les milieux naturels.

Alimentation durable pour TOUS: L’exemple du Programme Uniterres, l’idée  d’une grande amap de l’aide alimentaire.

17 Avril 2016 | PAR MANON PASQUIER

Le monde agricole français est aujourd’hui mis à mal, chahuté et fortement discuté. Les crises successives dans les milieux agricole et agroalimentaire nous amènent à questionner ce modèle en profondeur. Le marché fait face à une crise de confiance des consommateurs, aux des difficultés économiques des producteurs, ainsi qu’à une augmentation des problématiques environnementales. Dans ce contexte, à la recherche de solutions, une partie des acteurs se tourne vers le marché local, via notamment les circuits courts et l’agriculture biologique. La consommation de produits locaux semble être une réponse qui rassure les mangeurs et assure une meilleure rémunération des producteurs.

Dans son projet pour « une nouvelle politique de l’alimentation » le gouvernement par la voix du ministre de l’agriculture, Monsieur Le Foll, incite à favoriser le «  patriotisme alimentaire » passant par un approvisionnement local et de qualité (issu de l’agriculture responsable et écologique). [1]

Mais dans une société où les inégalités  se creusent, où les individus en situation de fragilité sont plus nombreux, les enjeux autour de l’alimentation sont importants et l’accès à une alimentation plus responsable pour TOUS pose question. Dans ce contexte de nombreuses initiatives locales et citoyennes voient le jour.

Mon mémoire, écrit lors d’un stage au sein de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), se propose  d’explorer, via l’étude du programme Uniterres, dans quelle mesure favoriser l’alimentation durable peut être facteur de réduction de l’injustice sociale.

En effet, le programme Uniterres ANDESUniterresde l’ANDES (Association Nationale de
Développement des Epiceries Solidaires) a un double objectif :
réduire les inégalités sociales et requestionner les systèmes alimentaires de production et d’approvisionnement. Il ne s’agit plus d’envisager séparément les problèmes alimentaires des personnes précaires et les difficultés des acteurs de l’agriculture mais bien d’envisager des réponses correspondant aux deux difficultés.

Contexte alimentaire particulier

La précarité au quotidien se définit par des conditions de vie peu satisfaisantes ou instables notamment en termes d’emploi, de logement, de consommation ou de santé. Le niveau de vie est alors susceptible de se dégrader : les sociologues parlent de paupérisation, comme le risque pour les individus de devenir pauvre ou plus pauvre qu’ils ne le sont déjà. [2] Ces conditions de vie précaires amènent les individus à des situations de privations et des difficultés de consommation. L’alimentation devient un facteur significatif de la pauvreté. « L’alimentation est aujourd’hui une variable d’ajustement alors qu’elle répond à un besoin vital ». [3]

Ainsi en situation de précarité apparaissent des privations en termes de quantité de repas et en termes de qualité des produits. Dans les situations les plus précaires, l’aide alimentaire est une solution indispensable.

En 1985, en France, sont créés les Restos du Cœur ainsi que la banque alimentaire, sous l’impulsion de Coluche. En 1987, avec le soutien de Jacques Delors, alors président de la Commission Européenne, est mis en place le PEAD (Programme Européen d’aide aux plus Démunis). Ce programme est inscrit au sein de la PAC (Politique agricole commune), il s’agit de diriger les surplus de l’agriculture européenne vers l’aide alimentaire. Le PEAD est construit comme une subvention à l’agriculture. Son fonctionnement se structure comme une filière dont les fondements reposent sur le modèle productiviste et les circuits de distribution longs.

En 2014, le PEAD est remplacé par le FEAD (Fonds Européen d’Aide aux plus Démunis), associé au Fond Social Européen et non plus tiré du budget agricole.

Depuis 2003, si différents programmes sont mis en place en France pour répondre aux enjeux alimentaires des plus démunis, l’aide alimentaire reste encore aujourd’hui la seule réponse envisagée. Or celle-ci est toujours principalement basée sur un modèle d’approvisionnement utilisant essentiellement les filières longues et la proposition de produits industrialisés et standardisés de la grande distribution.

Nous sommes donc loin du « patriotisme alimentaire » porté par le gouvernement dans ce contexte particulier de précarité.  Pourtant l’enjeu d’une alimentation plus durable dans sa définition même semble devoir être porté et partagé par tous pour répondre aux enjeux sociaux et environnementaux de la société.

Un enjeu alimentaire spécifique

La Chaire Unesco Alimentations du Monde dans son programme Surfood définit cette notion de durabilité de l’alimentation de la manière suivante : «à la fois respectueux de l’environnement et valorisant la biodiversité, nutritionnellement sûrs et sains, culturellement acceptables, économiquement équitables et spipaccessibles. Les systèmes alimentaires durables s’appuient sur un secteur économique créateur d’emplois, valorisant la diversité des savoirs et savoir-faire des sociétés et résilients face aux instabilités croissantes.» [4]

Ainsi, une alimentation « durable » s’appuie sur différents leviers, car les problèmes de durabilité de nos systèmes se retrouvent dans les méthodes de production, de conservation, de transport, de distribution et de consommation.

Deux principes font particulièrement parler d’eux : l’agriculture biologique et les circuits courts.

Par son cahier des charges, la bio représente une alternative à la crise de sécurité alimentaire pour les consommateurs. La production biologique doit ainsi être sans pesticides, sans fertilisants chimiques et sans additifs. De plus, elle ne doit pas contenir d’organismes génétiquement modifiés. Des études montrent que la production biologique permet une réduction de près de 30% la consommation d’énergie par rapport au système traditionnel (Redlingshöfer).

Cependant il est indispensable de rappeler que ce mode de production n’est pas nécessairement synonyme d’une agriculture durable. En effet, la bio n’est durable que si elle n’est pas issue d’importations nécessitant de longs trajets, ni le résultat de produits de contre-saison, ni cultivée en serres chauffées, ni plus globalement, si elle est produite de façon intensive (Mathé). Les circuits courts réinterrogent la notion de disponibilité alimentaire, non pas suivant l’approche malthusienne, mais bien comme la nécessité de changement dans les modes de productions et de consommations (Delhommeau).

Si la vente directe n’est pas nouvelle, elle a fortement diminué après la Seconde Guerre mondiale où une standardisation, une industrialisation et une mondialisation des produits alimentaires ont eu lieu. Plusieurs facteurs expliquent leur renouveau actuel.

Le premier facteur est celui d’une crise de confiance de la part des consommateurs face à l’alimentation sujette à des crises sanitaires à répétition. Redlinghöfer parle d’une sensation générale de perte, qu’il s’agisse d’une perte de confiance, de maitrise, de goût, d’authenticité, d’identité. L’enjeu est alors pour le consommateur de retrouver une certaine transparence et confiance à travers une proximité plus grande avec l’amont de la filière.

Le second facteur est un renforcement des interrogations sur les ressources énergétiques actuelles et leur surconsommation par le système alimentaire (Delhommeau), plus largement une montée des enjeux en termes de développement plus durable, vers un système moins nocif pour l’environnement.

Le troisième facteur réside dans une lutte engagée contre l’organisation des filières agro-alimentaires et contre la montée en puissance de la grande distribution dans le modèle alimentaire mondial. Ce sont également des enjeux en termes de spéculation et de gestion des stocks mondiaux qui sont mis en cause.

Les circuits courts sont autant d’exemples de « constructions d’alternatives techniques, organisationnelles et marchandes au modèle de marchés dominants ». [5] Les AMAPs, apparues à l’initiative de producteurs contestant le développement sans limite des circuits longs et de la grande distribution, portées par des consommateurs prêts à s’engager dans une consommation différente pour les soutenir, sont de fait une réponse forte. Parmi les forces des circuits courts, on peut noter la capacité à s’adapter aux situations locales et la présence d’une négociation des choix, une discussion entre consommateurs et producteurs. Il s’agit alors de créer un contact direct, qui contribue à relocaliser et resocialiser notre alimentation. [6]

Des acteurs de l’aide alimentaire au niveau local, conscients à la fois des enjeux de l’aide alimentaire (circuits d’approvisionnement, disponibilité de produits frais…) et des enjeux de l’alimentation durable (meilleure rémunération, produits de qualité, réduction des impacts écologiques…) souhaitent les réunir afin de mieux répondre aux problématiques de notre société.

Une idée ambitieuse : Le programme Uniterres ; grande AMAP de l’aide alimentaire.

C’est ainsi qu’est née l’idéeuniterre-RVB du programme Uniterres : approvisionner les épiceries sociales et solidaires en fruits et légumes frais issus de producteurs locaux en situation de fragilité. Conçu comme un système de solidarité locale, il s’agit de pré-commander aux producteurs des fruits et des légumes, à un prix négocié en début de saison. L’objectif est également de créer un lien entre bénéficiaires de l’aide alimentaire et producteurs locaux.

Il apparait nécessaire de faire le lien entre le développement de systèmes agricoles durables, notamment économiquement, et l’amélioration des comportements alimentaires, notamment en terme de consommation de fruits et légumes. [7] L’aide alimentaire par le biais des épiceries solidaires devient un levier d’action important.

Le programme voit le jour dans la région de Poitou Charente en 2012. Il est ensuite rapidement étendu sur trois autres régions. Le programme est différent suivant les régions, en fonction des agriculteurs qui entrent dans le projet.

Uniterres n’a pas vocation à être un système d’approvisionnement pour les épiceries, mais à être un système de solidarité. L’idée est la création de liens entre deux mondes déconnectés. Uniterres conçoit deux types de bénéficiaires : les bénéficiaires des épiceries, donc les consommateurs, mais également les producteurs en difficultés. C’est ainsi, par le prisme du modèle des AMAPs, que sont envisagés les échanges entre producteurs et consommateurs. C’est ce modèle qui fait référence dans le montage et la réalisation du programme. Uniterres propose également des ateliers dont l’objectif est la réappropriation des produits par les consommateurs.

Uniterres : réponse à une injustice sociale ?

Pour tenter de répondre à cette question, dans le cadre de mon stage, j’ai mené une étude sur le terrain durant six mois, auprès des différents acteurs de trois épiceries sociales et solidaires de Midi-Pyrénées. J’ai réalisé 50 entretiens qualitatifs semi-directifs. L’enquête m’a amené à me mêler à la vie des épiceries, à capter des moments d’échanges formels et informels, durant les distributions et les ateliers cuisine.

Donner accès à des fruits et légumes locaux, pour la plupart biologiques par le biais des épiceries sociales semble ainsi participer d’une action vers une alimentation durable pour tous, contribuant à la préservation de l’environnement et permettant une meilleure alimentation des personnes en situation de précarité.

Légumes disponible à l'épicerie sociale de Gaillac.

Légumes disponible à l’épicerie sociale de Gaillac.

Dans cette étude, nous pouvons envisager les épiceries sociales comme une réponse prenant part à la réduction des injustices sociales de la société capitalistique actuelle. Nous pouvons y voir une proposition intégrant les deux dimensions de la justice sociale que sont l’économique et le culturel. [8] Dans sa définition même, l’épicerie sociale apparait comme une réponse suivant le paradigme de la redistribution, en distribuant des produits alimentaires à des foyers, tout en leur permettant de réaliser des économies financières. L’enjeu de redistribution vers les classes sociales les plus basses, de ressources pour lutter contre des injustices apparait assez clairement.

Mais l’enjeu, souvent cité dans les entretiens avec les responsables et les bénévoles, est l’importance du travail sur le lien social. Ils placent la redistribution comme un prétexte à l’enjeu de reconnaissance identitaire. L’épicerie apparait alors comme une réponse à l’isolement, à l’affaiblissement des liens sociaux et à l’exclusion de la société.

Mais le programme Uniterres semble aller plus loin dans la volonté de justice sociale. En effet il s’agit à la fois de revaloriser les agriculteurs en difficultés, de leur apporter une aide économique liée à la redistribution, mais également de leur apporter une reconnaissance identitaire. Notamment par le recours aux circuits courts qui est un moyen de retrouver la fierté de son métier et de s’affirmer dans ses choix professionnels tout en maitrisant ses coûts (Chiffoleau).

Uniterres ayant été construit comme une forme particulière de circuits de distribution en circuits courts, la dimension « solidaire » du concept est importante.

La proposition d’Uniterres ne va-t-elle pas plus loin que la « simple » redistribution de produits alimentaires ? En plus du soutien aux agriculteurs envisagé, le caractère spécifique de produits distribués, frais, biologiques et locaux, propose une nouvelle façon de voir l’aide alimentaire.

Si le programme donne en effet accès matériellement à des fruits et légumes via un projet global plus durable aux bénéficiaires des épiceries sociales et solidaires, il met surtout en évidence la prise de conscience individuelle des enjeux actuels de l’alimentation et son évolution de la part des plus précaires ainsi que par l’ensemble des acteurs liés à ces épiceries.

Néanmoins, si les enjeux de l’agriculture biologique et de l’origine locale des produits alimentaires sont reconnus par les différents acteurs, les habitudes en termes de pratiques alimentaires évoluent lentement.

La création de liens entre les consommateurs et les producteurs est envisagée comme un pilier fort dans la construction d’une alimentation plus durable. Mais la construction de ce lien ne peut pas être seulement une mise en relation des intérêts individuels. Dans le contexte particulier des épiceries sociales et solidaires et plus généralement de précarité, le lien solidaire entre les bénéficiaires et les producteurs, présenté comme un vecteur de justice sociale, nécessite un travail approfondi incluant, plus fortement qu’ailleurs, l’ensemble des acteurs présents dans le projet. Ces liens permettent en quelque sorte aux bénéficiaires de se sentir « acteurs » de leur alimentation, même si ces liens se révèlent encore faibles, les occasions d’échanges entre les uns et les autres étant peu nombreuses.

Notes de bas de page

[1]  http://www.gouvernement.fr/action/une-nouvelle-politique-de-l-alimentation

[2] BRESSON Maryse. Sociologie de la précarité. 2eme éd. Collection 128 Sociologie, anthropologie 336. Paris: Colin, 2010.

[3] POISSON Dominique. L’alimentation des populations modestes et défavorisées Etat des lieux dans un contexte de pouvoir d’achat difficile, OCHA, 2008, 21p.

[4] https://sites.google.com/site/programmesurfood/

[5] CHIFFOLEAU Yuna et GAUCHE Agnès. Diversité des stratégies et des performances dans les circuits courts alimentaires : une analyse croisée. Hypothèses. 2013. 18p

[6] CHIFFOLEAU Yuna et PATUREL Dominique. Aide alimentaire et circuits courts : construire de l’équité sociale, Colloque national « Circuits-courts alimentaire », 2010, 12p.

[7] BLANCHOT Véronique. Programme UNITERRES, un petit pas pour l’agriculteur, un grand pas pour la solidarité, Journal RESOLIS. 2013. 2p.

[8] La Justice sociale suivant Nancy FRASER

Bibliographie

∴ PATUREL Dominique et DEL CORSO Flore. Droit à l’alimentation, INRA-SAD – UMR Innovation, 2013, 17p.
∴ FRASER Nancy. Penser la justice sociale : entre redistribution et revendications identitaires, Politique et Sociétés, vol 17, n°3, 1998, p 9-36.
∴ REDLINGSHÖFER Barbara. Vers une alimentation durable ? Ce qu’enseigne la littérature scientifique. Courrier de l’environnement de l’INRA n°53, Paris, 2006, 20p
∴ DELHOMMEAU Tiphaine. Alimentation : Circuits courts et circuits de proximité. Les Cahiers de la Solidarité n° 20. 2009. 256p.
∴ MATHE Thierry. Comment les consommateurs définissent-ils l’alimentation durable?, Credoc : cahier de recherche n° 27, 2009, 68p
∴ MARECHAL Gilles, Les circuits courts alimentaires : bien manger dans les territoires, Dijon : Educagri édition, 2008, 21-30p.