Les mouvances identitaires
françaises et l’apéro (1890-1950)

9 SEPTEMBRE 2015 | PAR DAVID LAFLAMME

   Affiche de l’ « apéro géant
saucisson et pinard » de
juin 2010. Interdit par
la préfecture de Paris.[1]

« La France du camping, du sport, de la danse, des voyages, du tourisme collectif à pied, balaiera la France des apéritifs, des tabagies, des congrès et des longues digestions ». Marcel Marion du Parti populaire français durant les années 1930. [2]

À un moment où des groupes aux motivations politiques marqués par une certaine xénophobie prônent comme symbole de leur identité française la tenue tonitruante d’apéritif public où ceux qui s’abstiennent de boire leur pastis et de manger leur saucisson sont stigmatisés,  il est intéressant de constater que, durant la première moitié du XXe siècle, des groupes ayant eux aussi une inquiétude quant à la « grandeur de la France » ont tout fait pour faire disparaître l’apéritif des habitudes alimentaires françaises.

 

Un moment alimentaire n’a, bien entendu, pas de sens intrinsèque. Comme le faisait déjà remarqué Roland Barthes dans les années 1950, il peut paraitre curieux d’associer ce stimulant qu’est le café à la détente… mais rares sont les consommateurs de café qui ne le font pas.[3] Les moments alimentaires et leur compréhension symbolique sont intimement inscrits dans leur époque. Ils apparaissent et prennent des formes qui répondent aux contingences sociodémographiques, historiques, politiques, culturelles… et lorsque ces conditions ne sont plus réunies, ils disparaissent ou changent de forme.

 

C’est ce qui explique qu’une bonne partie des partisans de la thèse de la dégénérescence de la France a pu, durant les années 1930, voir dans l’apéritif un ennemi à détruire alors que ceux qui soutiennent une thèse similaire de nos jours y voient l’un des symboles de leur identité française.

Apéritif: Une signification en mouvement.

Si l’on retourne à l’étymologie du mot apéritif, on constate qu’il est construit autour de l’étymon aper pour ouvrir. Le mot apéritif est ainsi, dans un premier temps, réservé à un usage médical. Au XIIIe siècle, le Liber de simplici medicinadit de ce qui est apéritif qu’il « ouvre les voies d’élimination ». C’est-à-dire qu’apéritif est le synonyme de laxatif.[4]

 

C’est un sens qui est conservé jusqu’au XVIIIe siècle. On peut ainsi lire dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1765), « les apéritifs conviennent dans tous les cas où l’obstruction est la cause ou l’effet de la maladie ». C’est aussi au XVIIIe que l’on voit apparaitre l’idée que ce qui est apéritif ouvre l’appétit.

 

À partir du milieu du XIXe siècle, la consommation d’élixir, de liqueur ou de vins contenant des ingrédients dont on considère qu’ils ont des vertus apéritives, c’est-à-dire, qu’ils ouvrent l’appétit, se répand.

 

Profitant de la crise du phylloxera qui détruit la majeure partie du vignoble français et des progrès techniques dans la production d’alcool de betteraves, la consommation de ces boissons passera, durant la deuxième moitié du XIXe siècle, d’une consommation quasi médicale réservée à l’élite, à une consommation populaire généralisée.

 

Les grands bouleversements démographiques qui accompagnent la révolution industrielle et qui bouleversent les schémas de sociabilisation en brisant les structures traditionnelles qu’étaient la famille et le village, favorise une sociabilisation plus diversifiée passant souvent par les débits de boisson.

 

L’urbanisation qui accompagne la révolution industrielle est par ailleurs caractérisée par une crise du logement favorisant la sociabilisation hors foyers, ceux-ci étant souvent peu confortables.

 

Durant le dernier quart du XIXe siècle, la coutume soutenue par des arguments hygiéniques voulant que l’on consomme des boissons apéritives avant le repas se démocratise et atteint les couches moins nanties de la société.[5]

 

La consommation d’apéritifs devient un rituel biquotidien pour une très grande partie de la société française et l’on en vient à parler de l’apéritif comme d’un moment. On ne prend plus seulement l’apéritif, mais on peut aussi tenir un apéritif, comme l’on tiendrait un gala.

 

Le moment de consommation de boissons dont on considère à l’époque qu’ils ont des vertus apéritives ou plus simplement l’heure de l’apéritif, dès la fin du 19e siècle, prend une forme qu’il conservera dans les grandes lignes jusqu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

Bibliographie

∴ Nourrisson D., Le Buveur du XIXe siècle, Paris : Albin Michel, 1990
∴ Howard S., Les images de l’alcool en France, 1915-1942, Paris, Éd. du CNRS, 2006.
∴ Cote S., “1940 : Le gouvernement de Vichy interdit les apéritifs”, Domitia, Perpignan, V.5, 2005.
∴ Paxton R., La France de Vichy : 1940-1944. Paris, Éd. du Seuil, 1973.

Ligues antialcooliques, vignerons, médecins, nationalistes. Ensemble contre l’apéritif !

Au même moment où émerge la coutume de l’apéritif au XIXe siècle se constitue, parallèlement, un mouvement d’opposition à la consommation des apéritifs et par extension, au moment qui lui est associé (l’apéro !).

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Guerre à l’apéritif! Ouvrage : L’Alcool Edition : Paris : Union française antialcoolique, 1899

Cette mouvance prendra une ampleur remarquable dès le début du XXe siècle, alors que la crise du phylloxera est dépassée et que la production de vin française devient excédentaire. La filière vitivinicole associée à de nombreux médecins et aux ligues antialcooliques, accuseront les apéritifs et plus particulièrement l’absinthe de causer, à la différence du vin, l’alcoolisme de celui qui le consomme. Le 7 janvier 1915, à la faveur de la Première Guerre mondiale, un décret interdit la circulation et la vente de la liqueur d’absinthe.

 

Si l’absinthe était bien morte et enterrée, en revanche, l’idée d’un dualisme entre mauvais et bon alcool continuera d’être la forme la plus répandue de la compréhension de l’alcoolisme au sein des mouvements de tempérance français et cela, jusque dans les années 1940. Qui plus est, l’alcoolisme continuera d’être compris par beaucoup comme la principale cause de la dégénérescence de la France , de son déclin moral et physique.

 

Ainsi, à la faveur d’une nouvelle crise de surproduction viticole dans les années 1930, l’alliance entre les viticulteurs et les mouvements antialcooliques se reforma en prenant cette fois comme cible la consommation d’apéritifs en général. Durant l’entre-deux-guerres, un certain nombre de médecins français et européens se réunirent au sein del’Association internationale des médecins amis du vin. Le groupe adressa un rapport au Président du conseil dans lequel l’on pouvait lire que : « L’apéritif alcoolique engraisse, stérilise […] l’origine la plus commune de l’alcoolisme est resté dans la zone sociable où se consommaient le mêlé-cassis, l’apéro, etc. », « L’alcoolisme causé par l’usage des apéritifs progresse : il commence même à envahir la masse des femmes françaises ».[6]

 

En plus d’être souvent perçus comme un danger pour les femmes, les apéritifs étaient associés à l’alcoolisme mondain; un type d’alcoolisme pratiqué au sein des classes plus aisées, et plus particulièrement chez les jeunes gens issus de ces classes. Beaucoup considéraient l’alcoolisme mondain comme étant le signe d’une société dont la jeunesse et les nouvelles élites urbaines plus libérales étaient de plus en plus corrompues et décadentes.

 

Les premières années de la Seconde Guerre mondiale furent ainsi accompagnées d’une série de mesures visant à faire faire diminuer la consommation d’apéritifs qui seront, dans bien des cas, compris comme l’une des causes de la défaite de la France. Le gouvernement de Daladier, par le décret-loi du 28 février 1940, prit la décision d’interdire trois jours par semaine (mardi, jeudi, samedi) « … la vente ou l’offre gratuite de boissons spiritueuses ou apéritifs de toute nature à consommer sur place dans tous les endroits accessibles au public ».

 

Une bonne partie des politiques restrictives concernant les apéritifs qui seront mises en place sous Vichy furent élaborées durant la présidence de Daladier. En 1940 un projet spécifique portant sur l’interdiction des apéritifs anisés et des amers est prêt. Le corps médical la souhaite. Le gouvernement de Vichy n’a plus qu’à s’en saisir. Il faut donc comprendre que la lutte contre les apéritifs n’est pas uniquement le fait du régime de Vichy, mais est plutôt l’aboutissement d’un rapport conflictuel, d’une bonne partie des Français avec les apéritifs et les modes de consommation qui les accompagne.[7]

 

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Le système des licences fait partie des mesures prises par le régime de Vichy pour lutter contre l’alcoolisme.

L’historien Robert Paxton explique que tout ce qui fut entrepris sous Vichy était en quelque sorte une réponse à une peur de la décadence. Plus particulièrement, la défaite donna l’occasion d’une mise en place de mesures plus radicales visant à inverser la tendance du long déclin moral que connaissait alors la France.[8]

 

Seulement six semaines après le vote par le Parlement de la Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 donnant les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain, le régime jeta les bases d’un vaste programme législatif visant à lutter contre l’alcoolisme.

 

Le 23 août 1940, la Loi contre l’alcoolisme interdit la vente de tout apéritif contenant plus de 18 degrés d’alcool ou plus de 0,5 gramme d’essence de plantes par litre. C’est-à-dire, l’ensemble des pastis, amers et anisettes. Ainsi, sans doute pour ménager la filière viticole, mais prétendant officiellement des considérations hygiéniques, les apéritifs épargnés par cette loi furent presque exclusivement des apéritifs à base de vin. La loi prévoyait, par contre, que ceux-ci ne pouvaient être consommés que trois jours par semaine durant les heures de repas.

 

Il faudra attendre le 24 mai 1951, jour de la promulgation de la loi relative au budget des prestations familiales agricoles, pour que la commercialisation des types d’apéritifs qui avaient été interdits sous Vichy soit légalisée de nouveau.[9]

Conclusion

L’idée que l’apéritif soit associé à une certaine dégénérescence de la France restera une idée commune jusqu’au début des années 1960, date à laquelle une nouvelle génération n’ayant pas connu la Deuxième Guerre Mondiale et évoluant dans un contexte socio-démographique lui permettant de se défaire de l’habitus hérité des générations précédentes, inventera un nouvel apéro détaché du poids de l’Histoire et de son identité française.

Notes de bas de page

[1] Le Monde, Apéro géant Goutte d’Or: les Identitaires et Riposte Laïque font « manip’ » commune, URL :
http://droites-extremes.blog.lemonde.fr/2010/06/09/apero-geant-goutte-dor-les-identitaires-et-riposte-laique-fontmanip-
commune/
[2] Paxton R., La France de Vichy : 1940-1944. Paris, Éd. du Seuil, 1973, p.43
[3] Barthes R., Mythologies, Paris, Éd. du seuil, 1957, p.84
[4] Dorveaux P., Le livre des simples médecines : traduction française du Liber de simplici medicina dictus Circa
instans de Platearius, tirée d’un manuscrit du XIIIe siècle, Paris, Société française d’histoire de la médecine, 1913. p.8
[5] Leyret H., En plein faubourg, Cahors, Les nuits Rouges, 2000, p.20.
[6] Howard S., Les images de l’alcool en France, 1915-1942. Paris, Éd. du CNRS, 2006, p.43.
[7] Cote S. “1940 : Le gouvernement de Vichy interdit les apéritifs”, Domitia, Perpignan, V.5, 2005, p.129.
[8]Paxton R., La France de Vichy : 1940-1944. Paris, Éd. du Seuil, 1973, p.147
[9] Doublet J., “La première législature de la IVe République et la législation démographique”, Population, 6e année, N.3, 1951, p.556