Warren Belasco est professeur d’Histoire américaine à l’Université du Maryland. Il est considéré comme l’un des pionniers des « food studies », domaine d’études sur lequel il travaille depuis plus de trente ans. Plusieurs de ses ouvrages, dont celui présenté ici, sont considérés comme incontournables dans ce champ d’études.

Meals to come. A history of the future of food – Warren Belasco (en français)

11 DÉCEMBRE 2016 | PAR DAVID LAFLAMME

L’ouvrage de Warren Belasco présenté dans ce À la loupe est souvent cité comme faisant partie des canons de l’histoire de l’alimentation. Il est d’ailleurs dommage qu’aucune traduction n’existe à ce jour. Nous proposerons ici la traduction libre de quelques passages choisis nous paraissant pertinents à la compréhension de cet ouvrage phare.

Étudier l’histoire du futur. Voilà une approche qui peut paraître paradoxale, mais Belasco prouve qu’il n’en est rien. L’Homme est bien entendu fasciné par son avenir. Sa propension aux exercices d’anticipation fait partie des caractéristiques qui le définissent. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que l’Homme a également une admirable tendance à intellectualiser ce qu’il ingurgite. Cette combinatoire propose l’existence d’un corpus monumental ayant trait au futur de notre alimentation.

Warren Belasco a, tel un cartographe, navigué ce corpus et en a produit une carte articulant de grandes perspectives philosophiques à différentes visions de l’avenir de l’alimentation. Il explique que l’histoire de l’avenir de l’alimentation s’articule, encore de nos jours, autour de trois angles d’approches dont les théoriciens principaux sont nés au XVIIIe siècle.

Dans cette étude, j’observe la manière avec laquelle le futur de l’alimentation a été conceptualisé et représenté durant les deux cents dernières années. Quand l’économiste et Pasteur Thomas Malthus (1766-1834) a publié son Essai sur le principe de population (1798) en réponse aux « spéculations » du mathématicien français, le Marquis de Condorcet (1743-94) et du radical anglais William Godwin (1756-1836), il en a cristallisé un débat triparti à propos du futur du système alimentaire. Dans How Many People Can the Earth Support? (1995), le démographe Joël Cohen articule la même position persistante sur la question du comment nourrir le futur : (1) cuisiner une plus grande tarte ? (2) mettre moins de couverts sur la table, ou (3) apprendre à tout le monde de meilleures manières de table ? Ne voyant aucune limite à l’ingéniosité et la créativité humaine, Condorcet a prédit que la science et l’industrie arriveraient toujours à cuisiner une plus grande et meilleure tarte pour tout le monde. Rejetant un tel optimisme techno-cornucopianiste, Malthus pris la position « moins de fourchettes » : La capacité de l’humanité à se reproduire sera toujours plus grande que la capacité des fermiers à produire et celle des scientifiques à faire des miracles. Ainsi, la prudence dicte-t-elle une approche plus conservatrice et moins dispendieuse du futur. Pessimiste quant à la nature humaine, Malthus doutait également de l’approche Godwinienne des « meilleures manières » voulant qu’au sein d’une société égalitaire préconisant des valeurs altruistes, les humains trouveraient une manière de se partager les dons de la nature.  L’optimisme démocratique de Godwin a été développé à partir de la vision des socialistes et libéraux du XIXe siècle qui valorisaient la redistribution des ressources comme solution à la faim.

Le même débat triparti continu aujourd’hui, malgré l’utilisation de plus de statistiques et d’une prose moins élégante. Citant les gains de productivité miraculeux des deux cents dernières années, les cornucopiens de Condorcet à la Banque Mondiale et à Monsanto maintiennent un espoir de gains similaires s’appuyant sur le libre-marché capitaliste et les biotechnologies. Citant deux siècles de désastres environnementaux et d’épuisement des ressources, les néo-malthusiens comme Paul Ehrlich et Lester Brown s’inquiètent des limites de la croissance. Au même moment, soulignant qu’au moins un milliard de personnes vivent dans la disette malgré des surplus agricoles croissants, les néosocialistes Godwiniens de Food First soutiennent que les pauvres ne pourront jamais se nourrir adéquatement sans l’existence d’un système économique équitable. (p. VIII-IX)

In this study I look at the way the future of food has been conceptualized and represented over the past two hundred years. When the economist/parson Thomas Malthus (1766-1834) published his Essay on the Principle of Population as It Affects the Future Improvement of Society (1798) in response to the “speculations” of the French mathematician the Marquis de Condorcet (1743-94) and the English radical William Godwin (1756-1836), he crystallized a three-way debate about the fu­ture of the food system. In How Many People Can the Earth Support? (1995), demographer Joël Cohen articulates the same enduring positions on the question of how we might feed the future: (1) bake a bigger pie, (2) put fewer forks on the table, or (3) teach everyone better table manners. Seeing no limits on human ingenuity and creativity, Condorcet pre­dicted that science and industry could always bake bigger and better pies for everyone. Dismissing such techno-cornucopian optimism, Malthus took the “fewer forks” position: humanity’s capacity for reproduction would always outrun the farmer’s capacity for production and the scientist’s capacity for miracles, so prudence dictated a more conservative, less expansive approach to the future. Pessimistic about human nature, Malthus also doubted Godwin’s “better manners” stance, which held that in an egalitarian society with altruistic values, people would figure out ways to share nature’s bounty. Godwin’s democratic optimism was elaborated upon by nineteenth-century socialists and liberals alike, who promoted resource redistribution as the solution to hunger.

The same three-way debate continues today, albeit with more statistics and less elegant prose. Citing two centuries’ worth of miraculous productivity gains, Condorcet’s cornucopians at the World Bank and Mon­santo maintain hope for more of the same through free-market capitalism and biotechnology. Citing two centuries’ worth of environmental disas­ter and resource depletion, neo-Malthusians like Paul Ehrlich and Lester Brown worry about the limits to growth. Meanwhile, noting that at least a billion people remain hungry amidst mounting agricultural surpluses, the Godwinian neosocialists at Food First argue that only with a more equitable economic system can the poor feed themselves. (p. VIII-IX)

Belasco rappelle que celui qui prédit ce à quoi le monde de demain ressemblera le fait toujours par rapport à une logique qui lui est propre. Qui plus est, il le fait avant tout pour influencer les décisions prises dans le présent.

Derrière les statistiques se cachent des hypothèses subjectives et moralisatrices à propos de l’adaptabilité et de la créativité humaine, de la nature de la vie bonne et des changements politiques. Même les think tanks les plus interdisciplinaires ne s’aventurent que rarement loin de leurs propres valeurs, paradigmes et expériences. Cette tendance à généraliser et à universaliser sa propre vision du monde existait déjà chez les participants originaux au débat. C’est par exemple le cas lorsque Malthus explique que la « passion entre les sexes » sera toujours plus grande que la capacité à produire des aliments, ou quand Condorcet déclare que la recherche de commodité mènera inévitablement l’humanité vers plus de rationalité et de démocratie. […] Malthus ne saurait peut-être pas quoi faire d’un monde qui a plus de passion sexuelle et de céréales que ce qu’il ne peut manier en toute sécurité. Pas plus que Condorcet ne serait capable d’expliquer quand la progression des restaurants de fast food — le summum de la commodité — a dépassé le développement de la démocratie rationnelle. (p. 69)

Pour la plupart d’entre eux, les futuristes n’ont pas véritablement travaillé sur le futur, mais davantage sur la projection d’inquiétudes, d’espoirs et d’événements contemporains sur le futur. Il est vraiment difficile, peut-être impossible, d’appréhender quoi que ce soit au-delà du présent et du passé immédiat. Mais la précision n’est qu’une raison parmi plusieurs qui explique pourquoi les individus font des prédictions. Une autre est pour agir sur le présent. Il y a une différence entre une prédiction correcte (qui s’avère juste) et une prédiction utile (qui change les conditions actuelles pour créer un futur désirable ou pour en éviter un indésirable).  (p.91)

Behind the statistics lurked subjective, often moralistic assumptions about diet, human adaptability and creativity, the nature of the good life, and political change. Even the most interdisciplinary think tankers rarely ven­tured much beyond their own values, paradigms, and experiences. This tendency to generalize and universalize one’s own worldview was well established by the original debaters, as when Malthus asserted that the « passion between the sexes” would always outpace the ability to pro­duce food, or when Condorcet argued that the search for convenience would inevitably lead humanity in the direction of greater rationality and democracy. […] Malthus might not know what to make of a world that has more sexual passion and grain than it can safely handle, nor would Condorcet be able to comprehend a world where the proliferation of fast foods—the cutting edge of convenience—has outrun the development of rational democracy. (69)

For the most part, futurists have not really been discussing the future so much as they have been pro­jecting contemporary events, worries, and hopes onto the future. It is re­ally hard, maybe impossible, to conceive of anything beyond the imme­diate past and present. But accuracy is only one of many reasons why people make predictions. Another is to affect the present. There is a dif­ference between a “correct” forecast (one that turns out to be accurate) and a “useful” forecast (one that changes present conditions in order to create a desirable future or prevent an undesirable one. (91)

Après avoir abordé les cadres philosophiques qui orientent systématiquement tous ceux qui s’adonnent aux exercices prédictifs de ce genre. Belasco explore les fictions spéculatives utopiques et dystopiques, passant du Magicien d’Oz à Frankenstein, de Herbert George Wells à Aldous Huxley en montrant en quoi ces dernières s’inscrivent dans ces cadres philosophiques, mais également comment ces fictions ont contribué à orienter et structurer le débat qui nous intéresse.

Dans une dernière partie, l’auteur décompose la vision cornucopienne du futur de l’alimentation en trois sous branches ; classique, moderniste et recombinante. La vision du futur des classiques se veut une continuation et un développement des progrès passés en utilisant des méthodes inspirées directement des innovations qui ont permis d’accroître méthodiquement la production céréalière depuis deux cents ans. C’est une vision qui eut ses heures de gloire avant 1920 dans les expositions universelles et les salons agricoles étudiés par l’auteur.

L’approche moderniste, surtout populaire entre 1920 et 1965, établit une cassure profonde avec le passé : « Elle se positionne sur une vision basée sur les technologies et les percées scientifiques les plus récentes et requiert le rejet de l’ancien ». (p.150) C’est le futur de l’irradiation des aliments, des protéines d’algues et des smoothies tout-en-un.

Finalement, la vision recombinante, comme son nom l’indique, se veut un peu un mélange des deux approches précédentes.  Ce genre particulier de proposition futuriste est en vogue depuis le milieu des années 1960. Warren Belasco emprunte l’expression recombinant au sociologue Todd Gitlin qui l’a définit dans son ouvrage sur l’industrie télévisuelle américaine Inside Prime Time (1983) comme étant cette capacité de satisfaire les attentes des téléspectateurs, à la recherche de nouveauté et de nostalgie :  « […] l’inséparable pression économique et culturelle pour la nouveauté doit coexister avec une pression pour la constance ». (p.231)

In this provocative addition to his acclaimed writings on food, Warren Belasco considers a little-explored yet timely topic: humanity’s deep-rooted anxiety about the future of food. He deftly explores an array of fascinating material ranging over two hundred years-from futuristic novels and films to Disney amuse­ment parks, supermarket and restaurant architecture, organic farmers’ markets, and debates over genetic engineering-and along the way provides an innovative framework for thinking about the future of food today.

“Warren Belasco is a witty, wonderfully observant guide to the hopes and fears that every era projects onto its culinary future. This enlightening study reads like time travel for foodies.” Laura Shapiro, author of Something from the Oven: Reinventing Dinner in 1950s America

“Warren Belasco’s wide-ranging scholarship humbles ail would-be futurists by reminding us that ours is not the first generation, nor is it likely to be the last, to argue inconclusively about whether we can best feed the world with fewer spoons, better manners, or a larger pie. Truly painless éducation; a wonderful read! » Joan Dye Gussow, author of This Organic Life.

“Warren Belasco serves up an intellectual feast, brilliantly dissecting two centuries of expectations regarding the future of food and hunger. Meals to Come provides an essential guide to thinking clearly about the worrisome question as to whether the world can ever be adequately and equitably fed.” Joseph J. Corn, coauthor of Yesterday’s Tomorrows:’Past Visions of the American Future

“This astute, sly, warmly human critique of the basic belly issues that have absorbed and defined Americans politically, socially, and economically for the past two hundred years is a knockout. Warren Belasco’s important book, crammed with knowledge, is absolutely necessary for an understanding of where we are now. » Betty Fussell. author of My Kitchen Wars

Warren Belasco, Professor of American Studies at the University of Maryland Baltimore County, is author of Appetite for Change: How the Counterculture Took on the Food Industry and Americans . On the Road: From Autocamp to Motel and coeditor of Food Nations: Selling Taste in Consumer Societies.

Preface vii
Part I. Debating the future of food: The battle of the think tanks
1. The stakes in our steaks 3
2. The Debate: Will the world run out of food? 20
3. The deep structure of the debate 61
Part II. Imagining the future of food: Speculative fiction
4. The utopian caveat 95
5. Dystopias 119
Part III. Things to come: Three cornucopian futures
6. The classical future 149
7. The modernist future 166
8. The recombinant future 219
Postscript 263
Notes 267
Parmis les ouvrages les plus célèbres de Warren Belasco, l’on compte notamment :
Food Chains: From Farmyard to Shopping Cart (Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 2009).
Food: The Key Concepts (New York: Berg, 2008).
Meals to Come: A History of the Future of Food (Berkeley: University of California Press, 2006).
Food Nations: Selling Taste in Consumer Societies (New York: Routledge, 2002).
Appetite for Change: How the Counterculture Took on the Food Industry (Ithaca: Cornell University Press, 1987).
Americans on the Road: From Autocamp to Motel, 1910-1945 (Cambridge: MIT Press, 1979).
Pour aller plus loin :
[VIDÉO] Conférence de Warren Belasco An Introduction to the Future of Food Au Smithsonian’s National Museum of American History (6 novembre 2010)
[ARTICLE] Thierry Marx et l’histoire du futurisme alimentaire. (15 octobre 2016)